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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
Depuis une dizaine d’années, certains acteurs publics font la promotion de la fin de l’itinérance sous la forme d’une injonction morale. Au moment où les inégalités socio-économiques s’accroissent, vouloir mettre fin à l’itinérance peut être perçu comme un appel à la responsabilisation collective ou comme un slogan politique racoleur.
Ce désir d’éliminer l’itinérance par une stratégie de gestion axée sur une prise en charge systématique a déjà été nourri par un paternalisme scientiste qui existait au tout début du XXe siècle à Montréal. Les travaux des historiens Marcela Aranguiz et Jean-Marie Fecteau sur l’errance à Montréal ont retracé l’émergence d’une « charité scientifique » avec la naissance du refuge municipal Meurling en 1914, dont la mission était de régler le problème de l’errance.
Les responsables de l’époque voyaient chez le vagabond une « carence personnelle » trahissant une « socialisation défectueuse », voire une « éthique déficiente du travail » remédiable par des modifications comportementales favorisant un « redressement moral ». Ce type de « traitement » n’a pas rempli sa promesse et fut abandonné au cours des années 1920 à cause de la complexité des situations d’itinérance.
Les historiens soulignaient que « l’errant n’est en fait que la figure extrême, le lieu de visibilité maximale de la fragilité de la vie qui est imposée à l’immense majorité des classes populaires à l’ère de l’industrialisation sauvage ».
Le logement d’abord
Un siècle plus tard, le mot d’ordre visant à mettre fin à l’itinérance a été relayé au Québec par le Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal (MMFIM) dès 2013, dont la vision s’énonce ainsi : « On peut et on doit mettre fin à l’itinérance. »
Composée principalement de refuges, de gens d’affaires et d’institutions publiques, cette coalition est née d’un schisme idéologique avec les organismes communautaires du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, qui eux préconisaient une vision plus démocratique de l’intervention.
Le MMFIM s’est inspiré de l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance qui, en 2012, se voyait elle-même comme le pendant de la National Alliance to End Homelessness mise sur pied aux États-Unis en 1983 et dont on peut lire les valeurs sur leur site Web : « Foi, amour et foyer ». Ces organisations prônent l’approche dite du « logement d’abord » comme stratégie d’intervention centrale à l’initiative du gouvernement canadien conservateur en 2009.
Il s’agissait d’offrir sans conditions de traitement un logement subventionné, indépendant et dispersé dans le marché locatif privé, à une personne en situation chronique d’itinérance. Celle-ci doit consentir à participer à un suivi communautaire visant à lui assurer des services sociosanitaires contribuant à sa stabilisation.
Selon le sociologue terre-neuvien Daniel Kudla, l’approche a connu des dérives en s’éloignant de la philosophie de départ, tout en se heurtant aux facteurs structurels, dont l’insuffisance de logements abordables, de ressources d’accompagnement et du revenu.
De plus, les modèles de réussite sur lesquels repose cette approche par le logement (Finlande, Medecine Hat) ont montré qu’ils ne mettent pas fin à l’itinérance malgré une forte volonté politique. Même s’ils ont réussi à réduire le nombre de personnes itinérantes, les acteurs publics doivent continuellement intervenir auprès de nouvelles personnes qui se retrouvent à la rue.
Marginalisation
Selon ses promoteurs, l’approche par le logement servirait à prévenir l’itinérance à la source. L’image du « robinet » est souvent utilisée pour identifier l’origine des groupes à risque, tels que des Autochtones, des détenus et des jeunes de centres jeunesse, ainsi que les situations de violence conjugale, de santé mentale et de dépendance.
Ces sources d’itinérance sont assimilées à des causes quand, en fait, elles sont plutôt des points d’impact de la production néolibérale d’inégalités sociales et économiques. Ces points d’impact conçus comme des « robinets » subissent eux-mêmes la pression continue d’un « aqueduc », dont l’augmentation fait peu l’objet d’un questionnement.
Plutôt que de s’interroger sur les causes sociopolitiques de ce processus, on tente d’en pallier les conséquences par une gestion optimisée de prise en charge des crises. Il serait plus juste de parler d’une gestion permanente de solutions provisoires dans le contexte du régime actuel fondé sur l’adaptation contrainte des personnes marginalisées à leur situation de précarité.
La forme moderne de l’itinérance n’a jamais cessé d’exister depuis la fin du XIXe siècle. C’est pourquoi revendiquer la fin de l’itinérance procède soit d’un optimisme cruel en créant de faux espoirs, soit d’une stratégie d’invisibilisation de la misère sociale dans les lieux publics de consommation. Une exploration de « l’aqueduc » qui alimente les « robinets » de l’itinérance s’impose.
Néolibéralisme
Afin de mieux comprendre le sens de ce choix politique visant à mettre fin à l’itinérance, j’ai mobilisé les réflexions d’un philosophe et d’un sociologue à partir d’un ouvrage publié en 2018 par le sociologue Christian Laval et intitulé Foucault, Bourdieu et la question néolibérale.
Laval nous rappelle que Foucault ne voyait pas le néolibéralisme comme une phase du capitalisme, mais plutôt comme un mode de gouvernance s’appliquant progressivement à toutes les sphères de la vie sociale à partir des années 1970. Ce qui s’impose alors est une interprétation du monde social à partir des catégories de gestion de l’entreprise privée et des normes du marché, dont la logique concurrentielle, l’optimisation de la productivité et du rendement, l’agilité, la performance et la réussite individuelle.
Pour le philosophe, les désirs socio-identitaires de l’individu dans un régime néolibéral doivent coïncider avec la figure de l’« entrepreneur de lui-même », ce qui vient du coup individualiser la responsabilité des problèmes sociaux et dépolitiser la reproduction des inégalités tout en y contribuant.
L’apport de Bourdieu est de nous expliquer comment cette rationalité économique se présente comme un devoir-être de l’existence quand il s’agit en fait d’un arbitraire historique et social illusoire relevant de l’idéologie. Cette volonté de naturaliser la rationalité économique avec l’aide des experts scientifiques a pour effet de disqualifier la perspective démocratique de la solidarité sociale.
Si l’individu doit conduire sa vie comme un calcul de rendement, le fondement de la démocratie est atteint lorsque la référence de la politique est le capital humain et non le citoyen. Dans une entrevue menée en 2017, la philosophe politique Wendy Brown prolonge cette idée que l’individu « se compren[d] plutôt lui-même comme un portefeuille d’actifs en quête de crédit, c’est-à-dire qu’il se compren[d] comme investissant lui-même dans son propre capital humain, et comme espérant des autres qu’ils investissent également dans celui-ci ».
L’autre apport de Bourdieu est de nous faire voir que l’État ne se désengageait pas sous un régime néolibéral. Il se transformait plutôt pour appliquer la raison économique en gérant les services publics comme des entreprises, par un management obsédé par les indicateurs de performance.
D’ailleurs, les services sociaux et de santé privés se développent à partir des failles du service public dénaturé par la nouvelle gestion publique (NGP) qui le privatise de l’intérieur. Le logement subit le même sort en devenant un produit financier pendant que le logement social est sous-financé depuis 35 ans.
Le régime néolibéral produit d’autres effets dévastateurs sur les populations marginalisées par des politiques sociales moralisantes sur les plans de la résilience, de la réussite individuelle (économique) ou du développement de leur plein potentiel dans une perspective de rendement.
Charité néolibérale
Cette colonisation néolibérale du service public démocratique a transformé les citoyens en clients, les droits en besoins et la solidarité en rapports concurrentiels. Selon Foucault, lorsqu’une personne peine à trouver sa place dans ce monde compétitif, il s’agit pour l’État et ses institutions d’orienter ses comportements sans coercition apparente.
Autrement dit, il s’agit d’aider les individus à faire les « bons choix », ceux qui respectent les règles du marché. Comment ? Moins par une action directe sur l’individu, comme au début du XXe siècle, et davantage par une intervention sociale de type environnemental. Agir à distance en structurant l’espace de conduite d’autrui de façon que l’individu soit placé devant d’autres choix d’investissement. Bref, penser le milieu social comme un marché régulé par des options incitatives et désincitatives.
Par exemple, fermer volontairement des lits dans des refuges pour inciter les personnes en situation d’itinérance à accepter un logement de transition. Rendre inconfortables les haltes chaleur pour que les personnes en situation d’itinérance vivent une pression supplémentaire pour sortir de la rue. Le profilage social de la police et le design urbain hostile procèdent de la même logique.
En situation de crise commandant une attitude pragmatique à court terme, il est tentant d’orienter la conduite de la personne itinérante par un enrôlement aux prescriptions de services institutionnels et charitables. Toutefois, cette prise en charge ne favorise pas l’appropriation par la personne d’un pouvoir sur le processus de sa propre sortie de la rue.
Face aux divers ultimatums néolibéraux, il importe de réhabiliter une posture démocratique de prévenance visant la prise en compte de la lecture sociale des personnes concernées et de leur désir d’appartenance. Bref, il s’agit d’inviter les personnes marginalisées à exercer leur citoyenneté en exprimant collectivement leur propre analyse des problèmes qu’elles rencontrent et les pistes de solution qu’elles souhaiteraient suivre et pour lesquelles elles recevraient un appui solidaire.
Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à [email protected].


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