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Il y a les chiffres, les tendances, les études de consommation. La culture québécoise, disent-ils, est en berne. Puis, il y a l’action, la présence, le spectacle, qui forment cumulativement une vivante résistance.
L’autre soir, aux Francos, toute une bande de chanteurs dont l’année de naissance commence par le chiffre 2 ont célébré l’album Le dôme, de Jean Leloup. Tous attestent avoir été influencés par ses sons, son rythme, ses paroles libres et décalées. Nous avons donc assisté à l’expression d’une transmission générationnelle d’un des récents feux d’artifice de la culture québécoise.
Le même phénomène se déroule depuis quelques années dans la déclinaison sous toutes ses formes de l’œuvre du regretté Serge Fiori et de la bande d’Harmonium. On l’a vue symphonique, on l’a vue dansée par des circassiens. Les belles-sœurs, de même, est passé de la scène à la comédie musicale (livret Daniel Bélanger), puis au film chanté à succès, bien que ses personnages soient incarnés par une génération d’actrices nées dans un contexte que les belles-sœurs d’origine auraient eu du mal à comprendre. Pauline Julien fut récemment redécouverte par un groupe de jeunes chanteuses, sa vie sera sous peu portée à l’écran, en septembre, sous les traits de Suzanne Clément. Deux femmes en or a connu une nouvelle vie et un nouveau succès commercial. Il n’y a que Charlebois qui n’a besoin de personne pour reprendre son catalogue d’il y a un demi-siècle : il le fait lui-même, tel un Rolling Stone québécois à lui tout seul, année après année.
Nos classiques ne s’empoussièrent donc pas, ils se réincarnent. Et il faut donner un coup de chapeau aux émissions La voix, Star Académie et Zénith, qui pigent sans cesse dans le catalogue québécois pour faire découvrir aux enfants d’un nouveau siècle les increvables rengaines des jeunesses passées.
La transmission est un signe de robustesse d’une culture ; la régénération, encore davantage. Parlez-en aux baby-boomers : ils vous diront qu’ils ne connaissent presque aucun des artistes recevant des prix à chaque nouveau Gala de l’ADISQ. C’est bon signe, papy, la relève ne manque pas. Grand-père disait la même chose chaque samedi soir en écoutant Jeunesse d’aujourd’hui.
L’américanisation fait son œuvre, certes. Mais ne voyez-vous pas que sur les planches, cet été, on remonte Les misérables et Le comte de Monte-Cristo ? Les salles seront pleines, je vous le garantis. Et si notre télé se fait bouffer par les plateformes américaines, ne faut-il pas apprécier à sa juste valeur qu’une de ces plateformes, Prime Video, propriété d’Amazon, ait estimé que, pour maximiser ses profits sur notre marché, le mieux était de donner à Martin Matte l’espace voulu pour déployer son œuvre jusqu’ici la plus achevée, Vitrerie Joyal ? Qui, exactement, colonise qui dans cette opération ?
On nous dit que le nombre de séries télé québécoises produites cette année est moindre que l’an dernier. En un sens, c’est tant mieux, il y en avait trop et il était impossible de tout suivre (même seulement tout ce qui était bon). Pour ma part, j’ai été intéressé par L’indétectable, Détective Surprenant et Emprises, j’ai apprécié Mr. Big et fus envoûté par Empathie. Cette série de l’infatigable Florence Longpré a été vue sur Canal+ par 11 millions de Français et sera projetée sur les écrans australiens, espagnols, portugais et grecs. L’excellent Plan B sera diffusé sur les écrans suédois et finlandais après avoir été adapté dans l’English Canada, en France, en Belgique et en Allemagne. Comme quoi, dans le monde impitoyable de la compétition audiovisuelle, nous sommes un intervenant. « What’s next from Quebec » est devenu une marque de commerce dans les foires où l’originalité se négocie.
Pourquoi ne pas vous parler de la danse, que la série Révolution a relancée dans tout le Québec ? De la littérature ou de la bédé québécoises, dont la production est fournie, multiforme et incessante ? J’emprunte le titre de cette chronique à l’angoissant, mais triomphant, récit de Geneviève Rioux (chez Stanké), dont une série sera tirée l’hiver prochain.
Ce foisonnement culturel contrariant les forces néfastes qui s’accumulent autour du secteur est-il un simple prolongement de l’élan ancré dans les années 1960, ou représente-t-il plutôt le sursaut vital qui accompagne, comme nous l’expliquaient Schopenhauer et Freud, la prise de conscience de la possibilité de la mort ? Lorsque Thanatos rôde, Éros se déploie avec une nouvelle énergie.
Cette rage de vivre n’est nulle part incarnée avec plus de force que par l’enfant de Charlemagne. Après avoir couronné, à l’étage de la tour Eiffel, le plus grand événement télévisuel de 2024, les Jeux olympiques, elle organise pour septembre, dans la Ville Lumière, le plus grand retour de l’histoire de la chanson.
Au moment de célébrer notre fête nationale, je tire une conclusion en forme de défi. Nous sommes increvables. Et nous le sommes peut-être parce que notre vie en dépend.
Sur ce, bel été !
Jean-François Lisée est chroniqueur. Il a dirigé le PQ de 2016 à 2018. Il publie ces jours-ci Lévesque/Trudeau. Leur Révolution tranquille, notre histoire (La boîte à Lisée). [email protected]


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