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Le cinéaste philippin Lav Diaz sera de passage dans la métropole afin de présenter son film Magellan à l’occasion de la Semaine de la critique de Montréal. Dans cette fascinante déconstruction du mythe de l’explorateur, le célèbre marin portugais du titre fait davantage figure d’oppresseur. En amont de sa venue, Lav Diaz a accepté qu’on lui fasse parvenir quelques questions. À lire aussi : notre critique en encadré.
Quelle est la toute première idée, voire la toute première image, qui a mené au film ?
Lav Diaz : J’étais à Barcelone, il y a des années de cela. Je ployais à la fois sous le poids de l’alcool, soit un vin rouge immonde mélangé à quelques bouteilles de bière amère, et sous celui d’une discussion encore plus désagréable sur le cinéma. Quand soudain, [le producteur] Albert Serra (La mort de Louis XIV, Pacification) a lancé : « Travaillons sur quelque chose, Lav, pour t’aider, toi, pauvre cinéaste. » De cette instigation est née l’image de Magellan, mais pas l’image que nous connaissons, vous savez, celle du « grand marin héroïque » propagée par la NASA et certaines boulangeries, discothèques et autres taxis qui arborent son « adorable » minois en guise de logos.
La séquence d’ouverture est saisissante par sa force d’évocation. On y voit cette jeune femme debout dans un cours d’eau, qui recule puis fuit, terrifiée par quelque chose hors champ (elle ne déclarera qu’à la troisième scène avoir vu « un homme blanc » ). Sa terreur est en l’occurrence justifiée.
LD : Cette séquence était le point de départ de tout. Dès le début, je savais que ce serait la première image du film : la première rencontre de la femme autochtone avec l’homme blanc. J’ai filmé cette image le tout premier jour du tournage.
Votre perception de Magellan a-t-elle changé au cours de vos recherches ? Comment souhaitiez-vous les dépeindre, lui et ses actions ?
LD : Le processus était journalistique et d’investigation. Le plus difficile consistait donc à se rapprocher de la vérité. Je voulais voir [Magellan] comme une personne réelle, un être humain imparfait comme nous le sommes tous. Dans cette optique, le film s’apparente à passer quelques jours en sa compagnie ; à prendre un café avec lui dans un coin d’une rue obscure et à psychanalyser sa nature profonde : pourquoi cette ambition, cette avidité, cette brutalité, cette folie ?
Tôt dans le film, Magellan déclare que son projet est profitable car il permettra d’acquérir « plus de pouvoir, de richesse et de territoire ». Ces trois mots résonnent avec une sinistre acuité en ce moment. Êtes-vous surpris par l’actualité de votre film ?
LD : La plupart de mes œuvres sont ancrées dans l’Histoire, en particulier dans différentes époques de la lutte de mon peuple, les Malais philippins. Je suis conscient que les choses n’ont jamais changé, que l’homme n’a jamais changé, et que le soi-disant progrès des sciences, de la technologie, de l’érudition et des perspectives, ne peut masquer la part obscure inhérente et manifeste de l’homme, puisqu’une part importante du genre humain demeure ancrée dans le domaine animal. Pouvoir + richesse + territoire = PoutineTrumpRoiManuelPapeLéonX… ces animaux.
Dans le film, j’ai perçu que la religion était d’abord et avant tout utilisée par les colonisateurs pour justement accroître « pouvoir, richesse et territoire ». Est-ce que c’est l’athée en moi qui fait de la projection, ou s’agissait-il là de votre intention ?
LD : Un gros assaisonnement de ces explorations résidait bien sûr dans l’instrumentalisation de la religion, alors qu’elles invoquaient la miséricorde et la grâce de leur Dieu pour piller et détruire. La puissance de la religion à des fins de conquête est sans équivoque ; la religion est un colonisateur.
Le film tel qu’il est s’avère-t-il assez proche — ou différent — de ce que vous envisagiez initialement ?
LD : Dès le départ, ma vision du film était claire : il devait s’agir d’un dialogue, d’un discours sur la colonisation et l’impérialisme. Mais quant à la forme, l’esthétique, les caractéristiques et même la durée du film, tout cela devait être découvert en postproduction, car je ne fais ni storyboard [ou découpage technique] ni scénario précis. J’écrivais au fur et à mesure du tournage.
Lorsque vous repensez au film, qu’est-ce qui demeure le plus vivace en vous ? Souvenir, impression…
LD : Mortalité. Et renaissance. J’ai failli mourir en faisant ce film. En même temps, la difficulté de sa création s’est révélée régénératrice ; il y avait une générosité esthétique sincère, et j’ai retrouvé ma foi dans le cinéma.
Le film Magellan prend l’affiche le 16 janvier.


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