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À Bruxelles, Emmanuel Macron a prononcé un discours étrange, presque irréel, dans lequel il a répété dix-sept fois le mot enfants. Dix-sept fois pour expliquer que tout devait être pensé en fonction de l’avenir, des générations futures, de ce qui viendra après nous. Cette insistance n’est pas anodine. Elle relève moins de la conviction que de l’incantation. Plus un mot est martelé, plus il semble chercher à combler un vide. Macron parle des enfants comme d’une abstraction politique, jamais comme d’une réalité vécue. Il n’évoque ni la transmission concrète, ni l’angoisse intime de l’avenir, ni la responsabilité quotidienne qu’implique le fait d’élever un enfant dans un monde instable. Les enfants deviennent une figure rhétorique commode, mobilisable à volonté pour donner une profondeur morale à des choix déjà arrêtés. C’est précisément ce décalage qu’a mis en lumière la remarque de Giorgia Meloni lorsqu’elle a souligné le caractère impersonnel d’un tel discours dans la bouche d’un homme sans enfants. Il ne s’agissait pas d’une attaque personnelle, mais d’un rappel brutal : parler de l’avenir n’a pas la même densité lorsque l’on vit soi-même la filiation, la dépendance, la projection irréversible dans le temps long.
Ce malaise dépasse largement le cas de Macron. Il traverse une part croissante du personnel politique contemporain, et il est particulièrement visible au sein de la gauche radicale française. Autour de Jean-Luc Mélenchon, une grande partie de l’appareil dirigeant n’a pas d’enfants. Mathilde Panot, Sophia Chikirou, Manuel Bompard, Manon Aubry, Louis Boyard, Thomas Portes, Antoine Léaument, Rima Hassan, Alma Dufour. Le constat n’est ni moral ni accusatoire. Il est factuel. Il interroge la manière dont se construit le rapport au temps long chez des responsables politiques qui parlent en permanence du futur sans jamais l’éprouver dans leur vie personnelle. Chez eux, l’avenir est omniprésent dans le discours, mais il reste abstrait, idéologique, collectif. Il ne passe jamais par l’expérience quotidienne de la transmission, par cette inquiétude concrète qui oblige à penser les conséquences réelles des décisions prises aujourd’hui sur le monde de demain.
Cette abstraction du futur explique sans doute la facilité avec laquelle certains prônent la rupture permanente, la conflictualité sans limite, la table rase idéologique. Quand l’avenir n’est pas vécu, il devient un terrain d’expérimentation. Le futur est alors pensé comme un slogan, non comme un héritage fragile. Il est frappant de constater que la notion même de transmission est quasiment absente de ces discours, remplacée par une succession de mots d’ordre, de chocs symboliques et de promesses radicales dont personne ne semble jamais assumer les conséquences à long terme.
Le sort réservé à certaines figures disposant d’une vie familiale plus établie mérite également attention. Alexis Corbière, Raquel Garrido, Clémentine Autain, François Ruffin, tous parents, ont progressivement été marginalisés ou mis à l’écart. Il ne s’agit pas d’y voir une règle mécanique, mais d’observer une tension réelle. L’expérience de la transmission rend plus difficile l’adhésion durable à une radicalité permanente. Lorsqu’on élève des enfants, la politique cesse d’être un jeu de postures. Elle devient une affaire de conséquences concrètes, de stabilité minimale, de monde habitable. La table rase cesse d’être séduisante quand on se demande ce que l’on laissera derrière soi.
À l’échelle européenne, le phénomène est ancien. Pendant des années, l’Union européenne a été incarnée par des figures sans descendance directe, gouvernant l’avenir comme on administre un dossier. Une Europe procédurale, technocratique, parlant sans cesse de futur tout en le traitant comme une abstraction corrigible à l’infini. Le contre-exemple d’Ursula von der Leyen montre d’ailleurs que la parentalité n’est ni un brevet de vertu ni une garantie politique. Mère de sept enfants, elle n’en mène pas moins une politique qui fragilise durablement le continent. Ce contraste rappelle une chose essentielle : le discours sur les enfants peut être totalement dissocié des actes, qu’il soit sincère ou non.
Nous vivons ainsi une époque où les enfants sont invoqués pour tout justifier. Dette, contraintes, guerre, transformations sociales accélérées. Ils deviennent un argument d’autorité, une figure morale indiscutable. Mais à force d’être utilisés comme justification, ils disparaissent comme réalité. Une classe dirigeante largement coupée de l’expérience intime de la transmission pense l’avenir comme un objet abstrait, manipulable, administrable. Elle parle du futur sans jamais en ressentir le poids réel. Or un avenir dont on parle sans jamais le vivre finit toujours par être sacrifié.
Jérôme Viguès




























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