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La grandeur du son jarocho coule dans les veines de cette famille mexicaine originaire de la région de Veracruz, qui pratique la joie de vivre au bout de ses instruments. Le Devoir s’est entretenu avec Sinuhé Padilla Isunza, membre de la formation Los Vega, en vue de son spectacle au Festival international Nuits d’Afrique, qui nous fait constater, une fois de plus, à quel point nous ne connaissons pas assez la richesse des cultures d’ailleurs, parfois enfermés dans une bulle que nous sommes.
D’abord, posons les bases. Qu’est-ce exactement, le son jarocho ?
« Le son jarocho est une musique traditionnelle de la région de Sotavento, dans le sud du golfe du Mexique, explique Sinuhé Padilla Isunza, joint au Mexique par visioconférence. Il s’agit d’un mélange de racines autochtones, ouest-africaines et andalouses, du sud de l’Espagne », poursuit-il, précisant que c’est dans les colonies que le son jarocho a pris la forme que nous connaissons aujourd’hui.
Modernisé, en quelque sorte déraciné et populaire à la télévision il y a une soixantaine d’années, le son jarocho a connu un renouveau grâce au mouvement fandanguero, porté par des musiciens désirant produire le son le plus pur et authentique.
« Nous, on joue dans le style du fandango : c’est une célébration que nous faisons au moyen de la musique, de la danse, de la poésie, de la nourriture. Et dans un fandango, il n’est pas nécessaire d’être musicien ni danseur : il faut simplement faire partie du rituel. »
Sinuhé Padilla Isunza le répète plus tard dans l’entrevue : dans un spectacle de Los Vega, il n’y a pas de démarcation entre le public et les artistes sur scène.
« Nous voulons partager notre musique, et nous allons vous écouter. Nous ne savons jamais quelle chanson nous allons faire, combien de temps ça prendra, dit-il. Cela fait partie du son jarocho : il faut que ce soit différent chaque fois. Parfois, le public aime une ambiance intime, mais, parfois, il a besoin de se réveiller et de danser. »
De père en fils (et en filles !)
Los Vega a commencé grâce à Andrès Vega Delfín, musicien légendaire du renouveau du son jarocho né en 1931, et disparu il y a seulement deux ans, à l’âge de 93 ans. Il y a environ 25 ans, ses petits-enfants portaient déjà fièrement le nom de Los Vega en concert. Et aujourd’hui, la famille Vega accueille dans ses rangs des cousins et des membres de la cinquième génération.
Si Los Vega se professionnalisait au tournant des années 2000, Sinuhé Padilla Isunza rappelle que le son jarocho est beaucoup plus ancien que ça. Beaucoup, beaucoup plus ancien.
« Il a 300, 400 ans. Une chanson que nous jouons a été composée en 1683, et on la connaît maintenant sous le nom de La Bamba. » Oui, oui, comme celle de Ritchie Valens ! C’est bel et bien du son jarocho !
Afin de reproduire un son jarocho de source le plus fidèlement possible, Los Vega joue avec des instruments traditionnels, comme le jarana, la guitarra de son, aussi appelée le requinto jarocho, ou encore le leona, agissant comme une basse.
Si Los Vega a aujourd’hui ces instruments entre les mains, c’est grâce à la résilience des peuples mexicains d’autrefois.
« Tous ces instruments ont subi l’influence de la prohibition, comme le bannissement des tambours par l’Inquisition au Mexique, raconte le musicien. Toutes ces traditions d’Afrique de l’Ouest qui se fondaient dans les fandangos, l’Église n’aimait pas ça, alors elle a commencé à se plaindre, et c’est ainsi que l’Inquisition est parvenue à bannir et à brûler tous les tambours. »
« En fin de compte, vous pouvez retirer l’instrument des gens, mais vous ne pouvez pas leur retirer la mémoire du sang. »
« Parce que la musique est toujours là, les motifs seront toujours là. »
« Quelqu’un sera toujours ton miroir »
En écoutant les albums De a Montón, … y Sigue La Tradición ou Vientos del Mar, de Los Vega, on constate qu’une caractéristique ressort de l’ensemble de ces compositions : tout le monde chante. Sans exception. Sinuhé Padilla Isunza explique que c’est un trait majeur du son jarocho, mais pas seulement, puisque d’autres courants de musique traditionnelle mexicaine, comme le son guerrerense, partagent cette même caractéristique.
« Quelqu’un sera toujours ton miroir, lance-t-il. Tu chantes dans un rituel circulaire, et quelqu’un va te valider. Quand quelqu’un chante en retour ton propre couplet, cela signifie qu’il t’écoute, qu’il te valide. “Je t’entends, et je chante avec toi”, poursuit l’artiste de Veracruz. Même si les paroles, les mots ne sont pas exactement les mêmes, peu importe : tu dois répondre avec ta propre version de la mélodie. C’est assez similaire dans le jazz. »
Nommant le groupe montréalais de son jarocho Los Viejha, qu’il apprécie, Sinuhé Padilla Isunza mentionne que, pour Los Vega, une tournée ne se limite pas à un seul soir sur scène.
« Nous ne voulons pas gaspiller une occasion d’être là. Chaque fois que nous voyageons dans une ville différente, dans un pays différent, nous connectons avec les communautés locales de son jarocho, et nous allons y donner des ateliers, décrit-il. Et nous savons que tout le monde sera présent à notre spectacle ! »
Les Mexicains, même lorsqu’ils ne vivent pas sur le même territoire, vibrent au même diapason malgré les kilomètres qui les séparent.


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