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Deux experts normands du numérique expliquent les tenants et les aboutissants de notre dépendance aux logiciels américains, alors qu’un Cotentinais veut mobiliser la société.
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Par Ludivine Laniepce Publié le 18 mars 2026 à 9h04
La France et l’Europe le savent : leur dépendance aux logiciels américains pourrait coûter cher à leurs administrations, leurs entreprises et aux particuliers. La détérioration des relations entre les États-Unis et l’Union européenne a fait prendre conscience à cette dernière qu’il était urgent de développer ses propres solutions faute de pouvoir vivre sans les outils, omniprésents, de la première puissance mondiale. Visa et PayPal, Microsoft 365 et Google Workspace, Windows et macOS, Messenger, WhatsApp et iMessages, Facebook, Instagram, YouTube, Snapchat et X, ChatGPT, Gemini et Alexa, Google Maps et Apple Plans… Les conséquences d’un embargo numérique sont vertigineuses. Pour alerter sur cette situation, un Cotentinais d’adoption, Marco Teani, a lancé une pétition en ligne pour nous inciter à utiliser des outils numériques français ou, a minima, européen. En ce mois de mars 2026, il a d’ores et déjà recueilli 41 000 signatures.
Sylvain Peyronnet travaille à l’élaboration, en Normandie, d’IBOU, un moteur de recherche français hébergé en France et aux Pays-Bas.
Christophe Rosenberg, professeur en informatique à l’Ensicaen, est membre du Greyc, le laboratoire de recherche en sciences du numérique de l’université de Caen-Normandie.
Ensemble, ils nous aident à y voir plus clair.
Comment expliquer notre retard ?
Christophe Rosenberg : « La philosophie nord-américaine est très différente. En Europe, on a misé sur la sécurité et la protection de la vie privée, et ce dès la loi de 1978 précurseur en France. Les Américains ont été dans une optique business first. La vie privée était considérée comme une perte de temps au départ. Ils ont d’abord privilégié la fidélisation de leurs clients, puis les services proposés. Et dans les affaires, ils sont très agressifs. La puissance des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, NDLR) s’est installée, on ne peut pas rivaliser. »
Sylvain Peyronnet : « On a échoué. C’est une question éminemment politique et le lobbying des États s’en mêle. Les Américains ont poussé le développement de leurs solutions très rapidement dans les années 1990. Ils ont été visionnaires. L’Europe a été plus molle et on en paye le prix maintenant. Cela demande des investissements colossaux pour revenir sur le devant de la scène. »
Quels sont les risques ?
Sylvain Peyronnet : « Le pouvoir est détenu par celui qui peut couper l’accès à un logiciel. Sans Google, la moitié des boîtes mail des entreprises ne fonctionnent plus. L’administration américaine peut même couper l’accès d’un outil numérique à des particuliers, comme en témoigne le cas de Nicolas Guillou, qui ne peut plus rien payer par carte bancaire (juge français sous le coup de sanctions américaines sur décision de Donald Trump). Tout le monde a des doutes envers les États-Unis. Pour être indépendant, il faudrait avoir la maîtrise totale de toutes les briques qui composent une technologie, du matériel au logiciel. Les briques sont réparties partout dans le monde et les administrations et les lois de différents pays s’en mêlent. Imaginez une société américaine gérer quelque chose qui transiterait dans un pipeline, avec un droit d’accès à ce qui y est stocké. Il y a beaucoup de choses que l’on ne maîtrise pas et ça pose des problèmes pour les données stratégiques, le business des entreprises et notre vie privée. En France, les logiciels américains sont utilisés dans la quasi-totalité des administrations. Il y a également une problématique sur les données hébergées dans le cloud (espace numérique) américain. On pourrait véritablement perdre l’accès à nos données. »
Christophe Rosenberg : « Il y a une prise de conscience de l’impact de cette dépendance. Nos données sont aspirées pour concevoir de nouveaux services mais aussi pour obtenir des informations sur nous. Et c’est plus facile pour les États-Unis car leurs services vont au-delà de leurs frontières. Or, la souveraineté, c’est la maîtrise. La partie électronique et équipement aussi. Mais on n’a pas de processeur français. Un pays malveillant pourrait entreprendre quelque chose par ce biais-là sans que nous en ayons conscience. »
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La souveraineté est-elle possible ?
Sylvain Peyronnet : « C’est illusoire mais des choix sont tout de même possibles. Parmi les alternatives, il y a OpenOffice, Infomaniak (une suite suisse qui est une bonne alternative à Google) ou encore Proton dont les serveurs sont en Norvège. »
Christophe Rosenberg : « C’est utopique mais il est nécessaire que nous progressions. On a vraiment un long chemin à parcourir et cela demande du temps et des ressources. Le plus important est d’abord d’héberger nos données dans un cloud en Europe. Puis, on peut migrer progressivement vers des logiciels open source (logiciels libres) dont on a accès au code et qui sont auditables. »
Quelles sont les solutions ?
Christophe Rosenberg : « La question se pose particulièrement pour les entreprises et les collectivités qui n’ont pas les moyens de développer leurs outils. Il faut des alternatives crédibles et des prestataires capables de gérer ces logiciels aussi bien que les GAFAM. On pourrait par exemple déjà généraliser un logiciel de base pour les petites mairies. Cela peut aussi ramener de l’emploi, car si les services sont français, les entreprises le seront aussi. »
Sylvain Peyronnet : « C’est une question politique. Une ville peut décider de changer d’outils, mais cela aurait un coût assez lourd, ne serait-ce que pour former les agents. Et il faut toujours des équipes techniques. Beaucoup de sociétés font aujourd’hui le choix de basculer vers des solutions locales. L’État doit être le prescripteur pour les institutions publiques. LaSuite (suite de logiciels libres pour les agents publics français) est salutaire et permet déjà de s’affranchir pour la bureautique, la messagerie, la visio et le transfert de fichiers. On n’a pas encore d’équivalent pour tout mais c’est en train de bouillonner et j’y crois vraiment. »
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