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Les visages de la guerre perpétuelle

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Jusqu’alors, les populations présumées « privilégiées » s’étaient laissé bercer par une fallacieuse « certitude de paix ». Mais le carnage humain n’en continuait pas moins sur divers théâtres d’opérations – jusqu’à se rapprocher à nouveau de ceux qui persistent à se croire « au spectacle » en s’ignorant entrés en « thanatocène »… Jamais la conflictualité n’a désarmé depuis la dynamique meurtrière engagée au XXe siècle, lorsque la guerre devenait une véritable activité industrielle – et un « modèle économique »… La journaliste Claude Guibal raconte les vivants piégés dans une guerre devenue leur présent - depuis bien trop longtemps…

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La guerre contre les populations, tenues pour « moins que rien », façonne les « civilisations » dont l’histoire pourrait se résumer à un interminable champ de bataille - ou à un horizon de souffrances sans fin entre deux cycles de la vie des « affaires »...

Nombre d’historiens font remonter la guerre au « premier âge du capitalisme » lorsqu’un système d’exploitation et d’oppression écrase des « classes dominées » qui aspireraient à mieux – ou du moins à un mode de vie en commun moins inégalitaire et apaisé… Pour maintenir son accumulation et durer, le « capitalisme » doit dévorer toujours plus de ressources, de matières premières, de forces vitales – et de vies décrétées « inutiles » à son expansion comme à sa domination. Non sans avoir infligé d’abord à ces vies de peu ou de rien des besoins factices et immotivés aux dépens de leurs besoins véritables – à commencer par le droit élémentaire de vivre en paix…

La guerre est un business, « un racket » écrivait le général Smedley Butler (1881-1940) - et la destruction est une industrie aux profits indécents.

On meurt beaucoup dans les fictions à succès, les blockbusters hollywoodiens ou les opéras comme dans la « vraie vie des vrais gens » documentée par des journalistes tenaces qui prennent le pouls de la planète dans les interstices de ces « zones de mort », ouvertes dans l’espace-temps globalisé par une insatiable extraction de « profit ».

Dans le sillage d’un Albert Londres (1884-1932) ou d’un Joseph Kessel (1898-1979), des hommes et des femmes de terrain arpentent les lignes de front de l’impensable et de l’innommable, portant « la plume dans la plaie » pour dire l’horreur et l’urgence – pour conter les instants lumineux aussi de ces guerres qui commencent, en général, par un silence assourdissant…

Dire l’indicible, raconter les vivants…

« On ne rit jamais aussi fort que pendant une guerre » constate Claude Guibal, grand reporter au service international de Radio France qui couvre les terres de conflit, du Proche et Moyen-Orient jusqu’en Ukraine – partout où les vies basculent, d’Alep, Avdiivka ou Kigali à Gaza ou Sarajevo...

Afin de « raconter les vivants », elle pratique un « journalisme d’aéroports et de papiers griffonnés à la hâte assis à même le trottoir  » sans perdre de vue que l’interlocuteur du jour en face d’elle pourrait bien être « un mort en sursis » - les dents serrées, elle fait ce constat inéluctable : « il le savait sûrement lui aussi mais je ne voulais pas qu’il le lise dans mes yeux  »… Que de « promesses impardonnables » faites aux uns et aux autres dans l’intensité ou la grâce d’un moment communiel appelant à une continuité simplement apaisée – à Paris ou en d’autres lieux préservés où conjurer le caractère tragiquement répétitif de l’interminable histoire de la prédation...

Claude Guibal raconte les vies de ces infortunés, raflés par des « agents du contingent » et embarqués à bord de minibus de l’armée alors que tous les seuils d’irréversibilité sont dépassés à tombeau ouvert – «  en Ukraine, on avait même inventé un verbe pour cela, se faire busifier  »…

Il y a Tetiana qui attrape une bouteille de cognac après une « frappe » sur son immeuble et propose de « boire un verre à ceux qui ont survécu à la journée ». Sans oublier ceux qui se retrouvaient ni toit – ou avec un trou béant à la place de leur salon…Il y a ce soldat d’infortune qui était photographe à Lliv et « faisait poser des mariés au milieu des arbres en fleur »...

Et puis, il y a la prolifération e-mmonde des gadgets-tueurs, boostés à l’IA ou pas – ces opérations conjointes cyber et cinétiques multi-champs, cette gamification de l’abjection : « Pendant la journée, des essaims de petits drones posés sur les toits attendaient que des appareils espions, en vol stationnaire en altitude, leur signalent le passage d’un bus de ville ou d’un véhicule civil à proximité, sur lequel ils fondaient et lâchaient leur charge. Il n’était plus question de lois de la guerre, d’une armée qui combat une autre armée. On visait ouvertement tout ce qui bouge, les bagnoles, les gens dans les rues, les habitants devant leur porche. Les petits drones ne faisaient quasiment pas de bruit, et quand on les entendait, c’était trop tard, on était mort ou amputé d’une jambe, d’un bras. La ville servait de laboratoire à des soldats assis devant des écrans à des dizaines de kilomètres, qui jouaient au joysstick en s’entraînant sur des cibles vivantes. Les gens avaient appelé ça le « safari humain ».

Toujours, une folle dynamique d’accaparement et d’enrichissement accéléré de quelque uns mène à l’appauvrissement vertigineux et à l’annihilation de tous les autres sur une planète confisquée. Loin d’avoir rompu avec la guerre, le XXIe siècle est celui de la guerre permanente, de la surveillance automatisée et de l’accumulation militarisée à fond les écrans d’une nouvelle captromancie.

Les populations n’auront jamais que les moments de « paix » ou de répit qu’elles pourront défendre par elles-mêmes sur les avancées de la machine de guerre lancée contre elles. Après tout, la guerre n’est un « problème » que pour ceux à qui elle nuit – ou qu’elle anéantit. Aussi demeure-t-elle l’un des plus insolubles que l’histoire pose à l’humanité depuis des millénaires de « civilisation » et de conditionnement belliciste.

Claude Guibal, Ce que la guerre fait aux hommes, Albin Michel, 236 pages, 19,90 euros

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