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À l’explorateur Jacques Cartier, le chef Donnacona donne à visiter Stadaconé, ce que ses visiteurs européens appellent un « village », un mot qui en dit peut-être davantage sur leur propre regard que sur la réalité qu’ils découvrent. Le chef va présenter à Cartier « les peaux de cinq têtes d’hommes étendues sur du bois comme des peaux de parchemin ». La chevelure, signe de puissance chez tant de peuples, est levée du crâne du vaincu pour que d’autres que lui puissent s’en attribuer le symbole.
Dans de nombreuses sociétés en guerre, en Amérique comme ailleurs, on conserve cette partie du corps de l’ennemi pour attester une victoire, humilier l’adversaire et acquérir un prestige par association. En Amérique, des squelettes qui datent de bien avant l’arrivée des Européens portent des traces de découpe compatibles avec l’enlèvement du cuir chevelu.
Pendant des siècles, les Européens ont présenté le scalp comme la preuve de la prétendue barbarie des Autochtones. Pourtant, plusieurs autorités coloniales ont encouragé cette pratique. Les peaux garnies de cheveux étaient prélevées à froid dans le feu de la bataille, puis préparées pour la conservation en étant raclées, tendues, peintes, puis attachées à des gaules de bois avant d’être exhibées publiquement comme trophées.
L’historien Jean-François Lozier a montré qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, les autorités coloniales françaises offrent, à plusieurs reprises, des récompenses aux guerriers autochtones qui leur apportent des chevelures ennemies. Les premières primes portaient même sur des têtes entières.
En 1692, Frontenac promet dix écus pour chaque scalp rapporté par ses alliés autochtones. L’intendant Champigny observe que la mesure entraîna un surcroît de dépenses considérables. Lorsque le roi s’inquiète de ces dépenses et suggère de réduire les récompenses accordées pour chaque tête scalpée, Frontenac et Champigny défendent cette politique en soutenant que c’est tout de même de l’argent bien investi.
L’intensité de cet appui varia selon les périodes, mais la pratique demeura encouragée et longtemps intégrée aux logiques des guerres coloniales. Le scalp apparaît comme une sorte de reçu administratif, une preuve matérielle permettant d’obtenir paiement ou reconnaissance. Comme les oreilles de loup que l’on présentait aux autorités pour toucher une prime, le scalp sert à certifier la mort et à réclamer une récompense.
S’approprier les cheveux, voire toute la tête d’un opposant, est une pratique commune à plusieurs espaces coloniaux. Les restes humains servent à démontrer la puissance du conquérant et la réalité de ses victoires. Au début du XXe siècle circulaient plusieurs photographies qui témoignent de la poursuite de la pratique des têtes coupées sous l’autorité d’administrations coloniales, notamment au Vietnam.
La fascination pour de tels trophées a irrigué tout un champ de la culture. Chateaubriand, si prisé par les puissants, ne s’embarrasse guère d’exactitude. Il écrit, à propos des chevelures arrachées aux vaincus, que cette opération guerrière est souvent menée « avec tant d’adresse que la cervelle reste à découvert sans avoir été entamée par la pointe de l’instrument » qui sert à son prélèvement. Une fabulation. La littérature l’emporte ici sur toute vraisemblance anatomique afin de forger l’image d’une sauvagerie radicale.
Dans des ouvrages pour la jeunesse, le scalp est longtemps un thème omniprésent. Dans sa Relation d’un voyage chez les sauvages de Paris (1845), l’écrivaine George Sand admire l’agilité avec laquelle Petit-Loup peut casser une tête d’un coup de tomahawk et, sautant à bas de son cheval, prendre un scalp comme un trophée de la victoire. Dans Aventures d’un gamin de Paris au pays des bisons (1899), de Louis Boussenard, une sorte de Buffalo Bill se fait scalpeur dans une suite d’images sanglantes. Les scènes du genre vont se multiplier. Un siècle plus tard, on trouve encore la même chose dans des bandes dessinées contemporaines, comme les Tuniques bleues. Jusqu’aux années 1970, la présence du scalp est constante au cinéma dans les westerns. On répète cette imagerie sans jamais l’analyser, faisant en sorte de l’enraciner encore davantage dans la culture populaire. Faut-il s’étonner ensuite de la voir se recomposer, au fil du temps, dans l’actualité ?
L’historien Frédérick Jeanne rapporte qu’à l’occasion d’une contre-attaque allemande particulièrement sanglante durant la Seconde Guerre mondiale, des soldats canadiens-français du Régiment de la Chaudière perdent leur sang-froid et vont jusqu’à scalper des soldats SS. Quelques-uns se pavanent alors avec des tresses de cheveux suspendues aux bretelles de leurs fusils. Que ces récits soient entièrement exacts ou qu’ils relèvent en partie de la légende combattante importe peut-être moins que leur survivance. Ils révèlent la force d’un imaginaire où le soldat se rêve soudain en guerrier d’un autre âge devant qui l’ennemi cesse d’être un individu pour devenir une proie.
Le scalp n’est jamais qu’une tresse, une tête ou un morceau de cheveux. C’est arracher à l’autre son humanité pour s’approprier sa puissance et en faire un trophée pour en attester.
À Montréal-Nord, au poste de police 39, cette vieille logique de conquête a resurgi là où elle n’aurait jamais dû se trouver. Les médias ont rapporté que des agents auraient conservé comme trophées des mèches de cheveux coupées sur des hommes noirs arrêtés. « Un peu comme un scalp », a résumé une source policière.
Les siècles passent, mais certaines logiques de domination semblent remarquablement persistantes. Pour le pouvoir, réduire des êtres humains à l’état d’objet demeure une tentation récurrente. C’est d’ailleurs ce qui rend cette nouvelle bavure policière si macabre. Malgré les enquêtes, les promesses de réforme et les engagements répétés contre le racisme, certains groupes de la société continuent d’être déshumanisés et traités comme des prises de guerre, plutôt que comme des citoyens à part entière. Les trophées ont changé de forme, mais le regard qui les rend possibles, lui, a moins changé qu’on voudrait le croire.


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