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Les Québécois « maîtres chez eux » au Labrador, selon un nouveau livre

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Un nouveau livre raconte le développement et les répercussions « profondément inégalitaires » de la centrale hydroélectrique de Churchill Falls, véritable mine d’or d’Hydro-Québec qui représente cependant un « rêve d’épanouissement national non réalisé pour Terre-Neuve ».

Premier livre sur le vaste complexe au Labrador depuis des décennies, Maîtres chez eux : Churchill Falls, la fondation d'Hydro-Québec au Labrador, paru lundi chez Les presses de l’Université de Montréal, détaille les effets considérables, mais méconnus de l'ouvrage sur la construction d’une nation hydroquébécoise.

Pour devenir "maîtres chez nous", il a fallu aussi en partie devenir maîtres chez eux, explique la professeure de géographie, Kathryn Furlong, qui a écrit le livre avec ses collègues de l’université, Martine Verdy et Camila Patiño Sanchez.

Grâce à un contrat très avantageux signé en 1969, alors que la Churchill Falls Labrador Corporation est au bord de la faillite, Hydro-Québec s’empare de presque toute l’électricité de la centrale de 5400 mégawatts. En vertu de l’entente, qui n'expire qu'en 2041, la nouvelle société d’État paie environ 0,3 cent le kilowattheure dès la mise en service du complexe, un prix incomparablement bas qui diminue, paradoxalement, au fil des années.

Ce contrat béton, que des générations de politiciens à Terre-Neuve-et-Labrador ont essayé d’invalider, permet à Hydro-Québec de stabiliser ses finances, en revendant l’électricité à des prix particulièrement rentables, et de payer la vague de barrages construits après l’achèvement de Churchill Falls en 1976. Entre 1969 et 1977, ses ventes totales d’électricité en blocs passent de 16 à 130 millions $, selon le livre.

Les coauteures du livre soutiennent que, si des complexes comme ceux de la Baie-James symbolisent la réalisation du slogan Maîtres chez nous dans l'esprit du grand public, c’est Churchill Falls qui déclenche la période de croissance rapide que traverse Hydro-Québec à compter des années 1970 et qui se trouve à la racine du projet politique de la Révolution tranquille québécoise.

Churchill Falls sert aussi de pré-terrain, selon les chercheuses, permettant à Hydro-Québec de se forger une expertise de renommée mondiale. Véritable laboratoire, l’ouvrage favorise la création d’une concentration de travailleurs et de sociétés spécialisées dans le génie-conseil, expliquent-elles.

Question de souveraineté pour Terre-Neuve

Maîtres chez eux présente en parallèle les conséquences de Churchill Falls à Terre-Neuve-et-Labrador, pour qui la centrale et le développement d’autres barrages hydroélectriques au Labrador devient une question de souveraineté politique et économique. Situation qui explique l’acharnement, même irrationnel, de Terre-Neuve à développer [les barrages de Muskrat Falls et de Gull Island], alors qu’elle n’en possède manifestement ni les moyens, ni les débouchés, ni le marché nécessaire à sa réalisation.

Vue intérieure de la centrale hydroélectrique de Churchill Falls.

Vue intérieure de la centrale hydroélectrique de Churchill Falls, à Terre-Neuve-et-Labrador.

Photo : The Canadian Press / Kevin Bissett

À elle seule, Terre-Neuve-et-Labrador a entrepris au début des années 2010 la construction de la centrale de Muskrat Falls, en aval de Churchill Falls. Ce projet, dont les lignes de transport contournent le Québec, a sombré dans le chaos, coûtant environ 13,5 milliards $, en fin de compte, soit environ deux fois plus cher que prévu.

Le livre souligne aussi que, lors des discussions sur Churchill Falls, la dispute concernant la frontière entre le Labrador et le Québec refait systématiquement surface, le gouvernement québécois refusant de reconnaître le tracé établi par Londres en 1927.

Pour le Québec, cette frontière demeure une contestation en suspens, une réclamation qu’aucun gouvernement n’a véritablement entreprise, écrivent les chercheuses. Pour Terre-Neuve, l’insistance sur le développement hydroélectrique du Labrador permet à la classe politique de la province de nourrir l’imaginaire d’émancipation et lui donne l’impression de contrôler le Labrador et sa frontière.

Recentrer l'histoire sur le Labrador

Kathryn Furlong, originaire de Wabush dans l’ouest du Labrador, explique que son livre vise à remettre le Labrador au centre de l’histoire et de souligner que la région représente beaucoup plus qu’une terra nullius où on peut imposer nos rêves de richesses d’extractivisme.

Elle souligne qu’au cours des dernières décennies, les revendications des peuples autochtones de la région, surtout les Innus, ont entraîné de plus en plus de discussions sur les retombées locales des projets hydroélectriques. S’ils occupent le territoire depuis des millénaires, les Autochtones ont été complètement écartés des discussions sur la construction de Churchill Falls et l’inondation de ses vastes réservoirs, il y a un demi-siècle.

Des lignes de transport traversent le fleuve Churchill.

Des lignes de transport traversant le fleuve Churchill, au Labrador. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Danny Arsenault

Quel avenir pour Churchill Falls?

Kathryn Furlong soutient que Maîtres chez eux est d’actualité, alors que Saint-Jean et Québec décident actuellement de l’avenir de Churchill Falls. En décembre 2024, les gouvernements de Terre-Neuve-et-Labrador et du Québec ont annoncé une nouvelle entente de principe visant à remplacer le contrat existant de Churchill Falls, mais l’accord semble loin d’être finalisé.

La nouvelle entente permet de rehausser le prix de l’électricité de Churchill Falls et, en échange, autorise la construction de deux nouvelles centrales sur le fleuve Churchill par Hydro-Québec.

Au cours de la dernière année et demie, le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador a changé de couleur, Hydro-Québec de PDG et le gouvernement québécois de premier ministre. Le nouveau premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador, Tony Wakeham, a annoncé en décembre une évaluation indépendante de l’entente provisoire, qui doit se terminer d’ici le 30 avril.

C'est dans l'intérêt d’Hydro-Québec et de Terre-Neuve-et-Labrador de trouver une entente qui serait plus équitable, soutient néanmoins Kathryn Furlong, rappelant les décennies d’animosité entre les deux provinces. Comment ça peut se faire, je ne suis pas exactement certaine.

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