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Nombreux sont ceux que le retrait de 16 policiers d’un même poste de police de Montréal-Nord pour des gestes allégués de racisme a sidérés. Et pour cause : la scandaleuse affaire, qui comprend la collecte odieuse de « trophées » capillaires, est d’une amplitude qui dépasse l’entendement. Mais de là à tomber des nues, comme nombre de nos élus, et même à ne pas croire que « c’était possible, en 2026 », comme le directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Fady Dagher ?
Permettez qu’on lève un sourcil.
Sur le terrain, ça se voit, pourtant, qu’on est loin de pouvoir dire mission accomplie. Au micro de Patrick Lagacé, l’entrepreneur Stanley Bastien a bien illustré l’impression de piétinement qui colle à la peau des minorités visibles en dépit des rapports, des politiques, des réformes et des promesses qui se sont additionnés. « Ma mère avait peur pour moi à 16 ans. Aujourd’hui, j’ai peur pour mon fils » du même âge.
Il ne s’agit pas de nier les avancées qui ont eu lieu. On peut même se réjouir du fait que les dénonciations sont venues de l’intérieur. Cela témoigne d’un éveil qui doit continuer de grandir. Cela ne doit pas pour autant occulter les questions difficiles. Qui a formé et encadré ces jeunes recrues pour qu’elles se soudent d’une telle manière ? De quelle façon ? Comment le commandement a-t-il pu se laisser berner aussi facilement ?
Surtout, il faut se demander : dans quel monde un tel système a-t-il pu grandir et durer sans être inquiété ?
La confiance était déjà fragile. L’épisode du retrait de l’écusson thin blue line, récupéré par l’extrême droite et porteur d’un « code », entre policiers, où l’on ne se dénonce pas, avait laissé des marques. Plus largement, nos récents débats sur l’immigration ont échauffé les esprits. Les discours haineux se sont décomplexés. Jusqu’à cette banderole au slogan raciste brandie à Shawinigan par une vingtaine de cagoulés liés à la branche québécoise de Second Sons et condamnée par une classe politique pour une rare fois au diapason.
On aurait souhaité qu’elle se rallie de la même manière devant l’expression de cette déviance évidente, pour ne pas dire enrageante, au poste 39. Hélas, on la sent prise dans ses habituels débats sémantiques — racisme systémique ou non systémique, telle est encore la question —, ce qui l’empêche de prendre le problème à bras-le-corps.
Pour le gouvernement Fréchette et nombre de nos élus, le racisme est une affaire isolable et isolée. Dans cette conception étriquée mais rassurante du monde, tout se passe à l’échelle individuelle, est le fruit de gens mal intentionnés. Ce sont les 16 « pommes pourries » évoquées par Christopher Skeete. Si le ministre a concédé que, rendu à une telle extrémité, on pouvait parler d’« un panier » de « pommes pourries » (ce qui, déjà, est loin d’être anodin), il n’a pas voulu aller jusqu’à « parler du verger ». Circulez, il n’y a rien à voir.
C’est un immense problème.
Cette approche pèche par excès de simplisme, occultant les maux visibles et invisibles qui pèsent sur la condition des minorités visibles et des Autochtones. Quid de leur plus faible accès aux services publics ? à un logement ? aux postes de direction et aux CA ? Quid de leur déqualification professionnelle trop fréquente ? de leurs disparités de richesse ? de leurs écarts de scolarisation ? Quid de leur surreprésentation dans le système carcéral et la protection de la jeunesse ?
Ces disparités sont pourtant décrites noir sur blanc dans le Bilan final des avancées et des réalisations du Groupe d’action contre le racisme, déposé en février dernier, à l’initiative de ce même gouvernement. Toutes celles-ci additionnées ne compteraient donc que pour du vent ? On pourra s’épuiser à discuter de sémantique, le problème n’en restera pas moins indéniable et entier.
On ne pourra pas se contenter de s’en remettre à un « observateur indépendant » chargé de surveiller l’enquête, comme le propose le gouvernement Fréchette. Ils sont déjà plus de 800 organisations, intervenants et experts à réclamer une enquête indépendante et publique sur le profilage racial et le racisme au sein du SPVM. C’est une voie à considérer, en effet, mais notre regard doit aller au-delà de ce seul panier de « pommes pourries ».
Il y a quelque chose de bien plus complexe et de bien plus grand qui est en action ici. L’admettre et le nommer par son nom, « racisme systémique », ce n’est pas mettre tous les Québécois dans le même panier, pour reprendre l’analogie fruitière du ministre. C’est faire preuve, comme société, de suffisamment de maturité, d’empathie et de solidarité pour tendre vers un monde où tous les Québécois ont droit à leur juste part de soleil dans le verger.
Cela veut dire, aussi, qu’on n’acceptera pas de se faire encore vendre une poignée de solutions à la carte, comme offrir plus de formations, présenter plus de diversité dans les rangs policiers ou démarrer un nouveau projet pilote de caméras corporelles pour les policiers. Bouger les pièces sur l’échiquier sans les changer en profondeur ni consentir à revoir les règles du jeu, c’est se condamner à échouer encore et encore. L’exercice devra être politique et collectif.


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