On demande rarement aux médecins ce qu’ils pensent vraiment de la cryogénisation. Une neuroscientifique de l’Université Monash en Australie l’a fait — auprès de 334 spécialistes. Le résultat est troublant : les neurochirurgiens estiment à 72 % les chances de succès d’une réanimation cérébrale. L’ensemble des médecins interrogés, lui, n’y croit qu’à 25,5 %.
Ce que vous allez apprendre
- Pourquoi les neurochirurgiens sont bien plus optimistes sur la cryogénisation que les autres médecins
- Ce que pensent les médecins de la légalisation des procédures de préservation chez des patients encore en vie
- Pourquoi les médecins les plus proches des patients en fin de vie sont souvent les moins sceptiques
334 médecins, une question inconfortable
La cryogénisation — préserver son corps ou son cerveau après la mort en espérant une réanimation future — fascine les amateurs de science-fiction depuis des décennies. Mais que pensent ceux qui passent leur carrière à comprendre le cerveau humain et à maintenir les gens en vie ?
Ariel Zeleznikow-Johnston, neuroscientifique à l’Université Monash en Australie, a décidé de leur poser la question directement. Elle a interrogé 334 médecins — généralistes, réanimateurs, neurologues, neurochirurgiens, anesthésistes — sur la plausibilité scientifique et les implications éthiques de ces procédures.
Les résultats, publiés dans PLOS One, révèlent un fossé inattendu entre spécialités.
72 % contre 25,5 % : deux mondes dans la même profession
La question centrale était précise : quelle probabilité accordez-vous à la préservation correcte des « informations psychologiques essentielles » lors d’une cryoconservation du cerveau entier, suivie d’une réanimation réussie ?
La réponse médiane de l’ensemble des 334 médecins : 25,5 %. Un scepticisme marqué, mais pas un rejet total.
Celle des neurochirurgiens seuls : 72 %.
Cet écart de près de 50 points entre la spécialité la plus directement concernée par la neuroanatomie et l’ensemble de la profession médicale est la donnée la plus frappante de l’étude. Et Zeleznikow-Johnston propose une explication contre-intuitive : ce ne sont pas les moins informés qui croient le plus, mais les plus informés.
« Les médecins qui ont réellement réfléchi à la question — et qui accompagnent régulièrement des patients en fin de vie — sont généralement plus réceptifs, et non l’inverse« , explique-t-elle.
Héparine, légalité et fin de vie : les questions pratiques
L’étude ne s’arrêtait pas à la croyance théorique. Elle interrogeait les médecins sur des décisions médicales concrètes liées à la cryogénisation.
Première question : seriez-vous favorable à la prescription d’anticoagulants — comme l’héparine — à un patient en fin de vie souhaitant se faire cryogéniser, pour prévenir la formation de caillots qui compromettraient une future réanimation ? Réponse : 70,7 % des médecins y seraient favorables. Un consensus surprenant pour une procédure aussi marginale.
Deuxième question : devrait-il être légal de réaliser des procédures de préservation sur un patient consentant encore en vie ? Là, les avis se divisent. 44,3 % estiment que cela devrait probablement ou certainement être autorisé. Mais 28,8 % s’y opposent — une minorité significative qui reflète les profondes réserves éthiques que soulève ce territoire médical inexploré.
Une étude utile — mais ses auteurs ont des intérêts dans le domaine
La transparence s’impose : les trois auteurs de l’étude travaillent dans le domaine de la cryogénisation. Zeleznikow-Johnston est affiliée à la Brain Preservation Foundation. Son co-auteur Andrew McKenzie travaille pour l’association Sparks Brain Preservation. Le troisième auteur, Emil Kendziorra, est PDG de Tomorrow Bio, un prestataire commercial de biostase.
Les chercheurs reconnaissent ce conflit d’intérêts potentiel, mais soulignent que le faible taux de croyance global de leurs répondants — 25,5 % — plaide contre un biais pro-cryogénisation dans leurs résultats.
Une étude imparfaite, donc, mais la première du genre à cartographier sérieusement l’opinion médicale sur un sujet qui, jusqu’ici, n’existait que dans les marges de la science et les pages des romans d’anticipation.


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