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Les mythes fondateurs de l’identité américaine

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Pour comprendre certaines attitudes américaines contemporaines, il est utile de revenir à trois notions profondément ancrées dans l’histoire et l’imaginaire politique des États-Unis : l’exceptionnalisme américain, la doctrine Monroe et la destinée manifeste.

Ces concepts ne suffisent pas à eux seuls à expliquer la politique étrangère américaine. Cependant, ils offrent des clés de lecture précieuses pour comprendre comment les États-Unis se perçoivent eux-mêmes et envisagent leur rôle dans le monde.

La première notion est celle de l’exceptionnalisme américain. Nombre d’Américains se perçoivent comme un peuple élu, investi d’une mission particulière. Cette conviction prend racine dès l’arrivée des puritains sur les côtes du Massachusetts au XVIIe siècle. Ces dissidents religieux ne fuyaient pas simplement la persécution : ils comptaient fonder une colonie qui deviendrait une « city upon a hill », un modèle de vertu pour l’humanité, visible de tous.

L’Amérique qui prétend exporter la liberté et la démocratie aujourd’hui, pour le bien de tous, est l’héritière de cette vision du monde. Corollaire à ceci est le sentiment partagé par de nombreux Américains que le reste de la planète est envieux de leur sort, d’où la notion d’exceptionnalisme.

Monroe

La deuxième notion est la doctrine Monroe, qui établit dès le début du XIXe siècle que les États-Unis considèrent l’hémisphère occidental comme leur sphère d’influence. Les puissances étrangères peuvent commercer dans les Amériques, mais elles ne doivent pas y exercer d’influence stratégique. Cette doctrine est promulguée en 1823 par le président James Monroe lors de son message annuel au Congrès. Quelques paragraphes vont remodeler la politique étrangère américaine pour deux siècles.

Le contexte est le suivant : la Russie tsariste revendique des territoires sur la côte pacifique nord-américaine, les puissances européennes menacent de reconquérir les colonies espagnoles qui viennent d’accéder à l’indépendance et la Grande-Bretagne cherche à repositionner ses intérêts commerciaux dans un hémisphère en pleine recomposition.

En réponse, Monroe affirme que les Amériques ne sont plus disponibles pour la colonisation et que toute tentative étrangère d’étendre son influence dans l’hémisphère sera considérée comme une menace à la paix et à la sécurité des États-Unis.

Destinée

La troisième notion est la destinée manifeste, soit cette croyance que l’expansion territoriale est une évidence, presque un devoir. L’expression nous vient d’un journaliste new-yorkais qui plaidait pour l’annexion du Texas. Il écrivit que c’était la destinée manifeste des États-Unis de s’étendre sur tout le continent que la Providence leur avait alloué.

Le mot « manifeste » est délibéré : la conquête des territoires n’est pas une ambition à justifier, c’est une évidence à constater. Dieu a dessiné la carte. Les Américains n’ont qu’à la remplir.

Notre Confédération de 1867 est en partie une réponse directe à cette pression. La guerre civile américaine vient de se terminer, laissant derrière elle une armée de centaines de milliers d’hommes aguerris. Des voix s’élèvent à Washington pour tourner cette machine vers le nord.

Les Pères de la Confédération comprennent que des colonies dispersées sont vulnérables. Le chemin de fer transcontinental devient une priorité nationale pour combler le vide avant que les Américains ne le fassent. Le Canada s’est donc uni par nécessité stratégique, précisément pour ne pas devenir le 51e État, un siècle et demi avant que Trump ne prononce l’expression.

Imaginaire

À la lumière de ces notions, on comprend mieux l’attitude américaine face à Cuba, une épine dans le flanc depuis 1959, face au Venezuela chaviste, et plus récemment face au Canada et au Groenland. Cuba, soutenue par les régimes communistes et qui résiste depuis des décennies à la pression de Washington, est pour les Américains une anomalie géopolitique. Le Venezuela dissident l’était tout autant.

Trump a poussé cette logique jusqu’à propager l’idée que le Canada devrait leur appartenir, d’où la lubie du 51e État. Et tant qu’à voir grand, pourquoi ne pas saisir le Groenland, cette vaste masse terrestre à mi-chemin entre l’Amérique et l’Europe ?

Ces trois notions ancrées dans l’imaginaire collectif américain répondent à un besoin psychologique profond : celui d’une nation qui doit croire que sa puissance est une vertu et que ses interventions étrangères sont moralement justifiées.

Lorsque Washington s’ingère dans les affaires de ses voisins, il le fait avec la conviction sincère d’agir pour leur bien. Quand l’intervention échoue, la remise en question est rare : c’est le destinataire qui n’était pas à la hauteur, pas l’intervenant qui avait tort.

Les États-Unis perçoivent le continent non pas comme un ensemble de nations souveraines à respecter, mais comme un espace à gérer. Trump a poussé cette logique à son extrême : les nations d’Amérique doivent se soumettre à la volonté de Washington,et toute tentative d’émancipation sera punie.

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