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Les très récentes attaques de Kiev sur des centres de données russes auraient permis de réduire drastiquement l’activité de désinformation en ligne du Kremlin. Mais certains experts viennent tempérer cela.
Par Vincent Gibert avec AFP

Sergei Starostin / Pexels
Depuis peu, l’armée ukrainienne cible des data centers en Russie dans ses attaques par drone. (photo d’illustration)
C’est une guerre dans la guerre. Depuis le 8 octobre, les Russes ont subi à trois reprises des frappes de drones ukrainiens sur des data centers. Celle du 11 octobre a notamment été à l’origine de plusieurs dysfonctionnements majeurs de services sur Yandex, l’équivalent russe de Google, après la mise hors service de trois centres de données hébergeant une grosse partie des services de cloud russes.
« Quand on en veut à un pays, on se rend compte que la méthode la plus simple, c’est de s’attaquer aux data centers », explique Alain Bouillé, délégué général du Cesin, le Club des experts de la sécurité de l’information et du numérique, à La Tribune. « Là où le hacking classique s’avère compliqué, il suffit ici d’un drone et d’une charge explosive », ajoute-t-il.
Ces attaques, qui illustrent bien la dépendance des infrastructures critiques, auraient même selon certains observateurs permis de réduire l’activité des bots russes, ces programmes informatiques autonomes servant à propager de manière très large des contenus de piètre qualité, souvent de la propagande et/ou de la désinformation.
Ces contenus « dans mon propre fil d’actualité ont déjà chuté de manière spectaculaire », s’est réjoui lundi auprès de son million d’abonnés sur X l’opposant russe en exil Garry Kasparov.
Opération de minimisation
De nombreux internautes affirmaient constater le même jour une plus faible présence sur leurs réseaux de contenus favorables à Donald Trump, prorusses ou en soutien de l’AfD allemande, un parti antimigrants et prorusse.
David Colon, enseignant-chercheur à Sciences Po et notamment spécialiste de la guerre de l’information, a lui fait une démonstration chiffres à l’appui sur son compte X : une fake news du mode opératoire russe Storm1516 sur l’élection présidentielle française, concernant des voyages en jets privés de Raphaël Glucksmann, a fait quelques milliers d’impressions lundi après la destruction des serveurs de Yandex. En temps normal, une précédente fake news sur un autre sujet de la campagne française lié à Édouard Philippe en avait fait des dizaines de milliers le 24 septembre.
Ce mardi 13 octobre, le Centre pour les communications stratégiques et la sécurité de l’information (Stratcom Centre), une ONG ukrainienne créée pour lutter contre la désinformation russe, affirmait que des bots russes menaient désormais des campagnes pour minimiser les conséquences des frappes sur les data centers. Face à la difficulté de nier les perturbations, certains comptes ont notamment tenté de les présenter sous un jour positif. Les Russes ont par exemple été invités à « faire une pause loin de leurs écrans et smartphones » et à observer le monde qui les entoure.
Le sujet a aussi occupé lundi une partie du Forum de Varsovie sur la Sécurité : le Premier ministre lituanien Mindaugas Sinkevicius a recommandé ce type d’attaques pour garantir la sécurité des prochaines élections dans son pays et en Pologne. « Nous devrions demander à M. Zelensky de frapper plus de centres de données en Russie, je pense que ça pourrait aider », a-t-il déclaré.
Depuis que l’Ukraine a commencé à viser des centres de données russes, « il est soudainement devenu un peu plus facile de respirer sur de nombreuses plateformes de réseaux sociaux », a commenté le président ukrainien lors de ce même Forum. « Il y avait moins de haine, moins de division et moins de provocations. Parce qu’il y avait moins de bots », a-t-il assuré.
Des bots russes loin d’être réduits au silence ?
Toutefois, des experts de la propagande russe en ligne soulignent qu’il est épineux d’établir pour l’heure une telle relation de cause à effet.
« Aucun élément ne permet pour l’instant d’étayer l’affirmation selon laquelle l’attaque des centres de données aurait réduit au silence les “fermes à trolls” du Kremlin », affirme ainsi Nikola Tulechki, un spécialiste du suivi des opérations de désinformation en ligne pour l’association Data for Good.
Tous les messages sur les réseaux « citent et montrent un graphique de Cloudflare (entreprise de technologie et de cybersécurité mondialement connue, NDLR) qui est mal interprété. Ce graphique montre une baisse des requêtes automatisées provenant d’un réseau contrôlé par Yandex vers les sites internet » et non pas des bots sur les réseaux sociaux, insiste cet expert, interrogé par l’AFP.
Sur ce graphique de Cloudflare (dans le tweet ci-dessous), on observe ainsi une baisse de l’activité de « bots » provenant de l’infrastructure Yandex de 99 % par rapport à la semaine précédente. Sans que l’on sache réellement à quoi correspondent ces bots.
« Il s’agit juste d’une grosse confusion entre un bot Yandex qui fait du “crawling” comme les bots de Google, et ce qu’on appelle “bot” sur les réseaux sociaux », appuie sur X Fabrice Epelboin, enseignant à Sciences Po et spécialiste de la géopolitique du cyber. Le crawling consiste en l’utilisation d’un programme informatique (un robot ou « bot ») pour parcourir automatiquement le web de façon structurée, afin de découvrir, lire et collecter le contenu qui s’y trouve.
Par ailleurs, un autre graphique a beaucoup circulé depuis les attaques ukrainiennes sur les data centers russes. Il est censé montrer l’effondrement de l’audience sur X liée au parti d’extrême droite allemand Afd. Un message reprenant le graphique et publié sur ce même réseau social par Tomáš Zdechovský, un eurodéputé tchèque du PPE (droite), a été vu plus de quatre millions de fois. Mais la source de ces données demeure introuvable. Plus intrigant, le point de données le plus récent correspond à la date du 15 octobre, soit quatre jours après la diffusion du graphique.
S’appuyant sur ce graphique, de nombreux utilisateurs sur X ont émis l’hypothèse d’une baisse similaire des relais des publications liées au Rassemblement national en France. « Nous ne sommes pas en mesure d’authentifier ces chiffres, et nous n’observons pour le moment pas de tendance similaire concernant les activités de la Russie ciblant la France », a répondu au Figaro une source gouvernementale proche du dossier.


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