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Les États-Unis ont mis 4 ans à comprendre ce blindage soviétique — et ne sont jamais parvenus à le percer

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Le premier char de combat au monde à intégrer un blindage composite multicouche entre dans le service soviétique en 1967. Les armées occidentales n’en savent pratiquement rien. Quatre ans de programmes d’analyse classifiés ne suffiront pas à percer tous ses secrets, et l’armement américain de l’époque ne parviendra jamais à le traverser frontalement. Ce paradoxe illustre l’un des épisodes les plus troublants de la compétition technologique militaire de la guerre froide.

À retenir

  • Le T-64 soviétique intègre un blindage composite « Combination K » que l’Occident ignore complètement jusqu’en 1970
  • Quatre ans d’analyses classifiées ne suffisent pas : aucun char n’a jamais été capturé, aucun spécimen examiné
  • La révélation ne vient qu’après l’effondrement de l’URSS : les Soviétiques avaient atteint la parité, voire la supériorité blindée

Sommaire

  1. La révolution silencieuse de Kharkov
  2. Quatre ans pour comprendre ce qu’on ne pouvait pas percer
  3. Le choc post-soviétique : la confirmation tardive
  4. Le paradoxe industriel : l’inégalité de la compétition

La révolution silencieuse de Kharkov

Tout commence dans les bureaux d’études de l’usine Malyshev, à Kharkov, au début des années 1960. L’arrivée du canon britannique 105 mm L7 et de sa variante américaine M68, montés respectivement sur le Centurion et le M60, force les ingénieurs soviétiques à adopter un blindage composite. La réponse qu’ils imaginent dépasse tout ce que le renseignement occidental anticipe.

La Combination K est un blindage composite à trois couches, constitué d’une couche extérieure et d’une couche intérieure d’acier, avec une couche centrale en plastique armé de fibre de verre et un pack de plaques céramiques, supposément en corindon. Résultat concret : selon les données soviétiques, ce véhicule était imprenable à tous les types d’obus du canon rayé NATO de 105 mm, frontalement, sur un secteur de 20 degrés de chaque côté de l’axe du char.

Le prototype fut prêt en septembre 1962 et la production démarrait en octobre 1963 dans l’usine de Kharkov. Le 30 décembre 1966, le char entrait officiellement en service sous la désignation T-64. Malgré une production débutant dès 1963, le T-64 n’entra formellement en service dans l’Armée rouge qu’en 1967, au sein de la 41e division blindée de la garde dans le district militaire de Kiev, et ne fut révélé publiquement qu’en 1970. Trois ans de secret absolu : les analystes de l’OTAN travaillaient en aveugle.

Quatre ans pour comprendre ce qu’on ne pouvait pas percer

La nature exacte du blindage ne fut pas saisie immédiatement par les services de renseignement américains. Ce procédé nouvellement créé fut baptisé « Combination K » par les armées occidentales : cette protection consistait en une couche d’alliage d’aluminium entre deux couches d’acier haute résistance. Mais cette description initiale était incomplète. Certains chars T-72 ont leur blindage frontal de tourelle composé de trois couches : des couches externe et interne d’acier, et une couche centrale de sable ou de quartz, dit « kvartz », qui serait probablement à l’origine du « K » du nom, impliquant une relation entre le T-64A et ce composite.

La vérité de la composition demeurait floue, et les Soviétiques le savaient. Dans la doctrine soviétique, les T-64 supérieurs étaient gardés en réserve pour la mission la plus importante, une éventuelle guerre en Europe. En temps soviétique, le T-64 était principalement en service dans les unités stationnées en Allemagne de l’Est face aux unités équipées de Chieftain de l’armée britannique du Rhin. Aucun T-64 ne fut jamais exporté. Pas de spécimen capturé. Pas d’opportunité de démontage. Le renseignement américain devait travailler à partir de photographies, de déserteurs et de calculs balistiques inversés.

Le travail de documentation sur le blindage soviétique, en l’état, reposait souvent sur des sources secondaires occidentales, se concentrait sur le matériel plutôt que sur le processus qui l’avait produit, et avait tendance à négliger la période antérieure à la Seconde Guerre mondiale. C’est précisément ce type de lacune qui avait permis aux ingénieurs de Kharkov de prendre une avance si difficile à combler. Le renseignement militaire américain ne disposait pas des outils intellectuels pour anticiper une telle rupture technologique.

Le choc post-soviétique : la confirmation tardive

La véritable révélation ne vint qu’après l’effondrement de l’URSS. Après l’effondrement de l’URSS, des analystes américains et allemands eurent l’occasion d’examiner des chars soviétiques T-72 équipés du blindage réactif explosif Kontakt-5, et ils s’avérèrent imperméables à la plupart des projectiles américains et allemands ainsi qu’aux armes antichar de la guerre froide.

La conclusion fut brutale. Un porte-parole de l’armée américaine déclara que « le mythe de l’infériorité soviétique dans ce secteur de production d’armements, perpétué par l’échec des T-72 d’exportation dégradés lors des guerres du Golfe, a finalement été balayé. Les résultats de ces tests montrent que si une confrontation OTAN/Pacte de Varsovie avait éclaté en Europe, les Soviétiques auraient eu une parité, voire peut-être une supériorité, en matière de blindage. »

L’efficacité du Kontakt-5 fut confirmée par des tests conduits par la Bundeswehr allemande et l’armée américaine. Les Allemands testèrent le Kontakt-5 monté sur des chars T-72, et aux États-Unis, le correspondant de Jane’s IDR au Pentagone, Leland Ness, confirma que « monté sur des chars T-72, le blindage réactif dit « lourd » les rendait immunisés contre les pénétrateurs en uranium appauvri du M829A1 APFSDS, tiré par les canons de 120 mm des chars américains M1 Abrams, qui comptaient parmi les projectiles de canon de char les plus redoutables de l’époque. »

Ce n’était pas une victoire isolée du Kontakt-5. Elle était l’héritière directe des principes fondateurs de la Combination K du T-64, développée vingt ans plus tôt. Le déploiement du blindage réactif explosif Kontakt-5 sur les chars russes à la fin des années 1980 et au début des années 1990 défia significativement les capacités antichar de l’OTAN existantes, car il perturbait à la fois les jets de charges creuses et les pénétrateurs à énergie cinétique plus efficacement que les générations précédentes de blindages réactifs. Cela provoqua une évolution rapide des munitions antichar, particulièrement dans les obus à énergie cinétique conçus pour surmonter l’interférence de ce blindage avec les pénétrateurs à longue tige.

Le paradoxe industriel : l’inégalité de la compétition

Ce qui rend ce récit proprement vertigineux, c’est son contexte économique. L’URSS des années 1960 restait un pays où les pénuries alimentaires étaient courantes, où la planification centralisée produisait régulièrement des absurdités logistiques. La priorité donnée à l’industrie de l’armement en URSS fit l’objet d’une planification permettant d’assigner la priorité aux forces armées tout en assurant le développement des infrastructures. Ce sont les successifs plans quinquennaux qui ont défini cette priorité, à partir des années 1930, sous l’égide administrative du Gosplan. Le résultat de cette concentration absolue des ressources intellectuelles et industrielles sur quelques domaines stratégiques : des percées technologiques capables de déstabiliser l’adversaire le mieux équipé du monde.

Les services secrets allemands avaient cependant mal renseigné Hitler qui, avant de se lancer dans l’offensive, ignorait l’existence du T-34, mauvaise surprise pour la Wehrmacht qui pendant les deux premières années de campagne n’avait pas de char pouvant percer son blindage. L’histoire se répéta, vingt-cinq ans plus tard, à une échelle encore plus sophistiquée. Les erreurs de renseignement sur le blindage soviétique ne relevaient pas de la négligence, mais d’une limite structurelle : comment évaluer ce qu’on n’a jamais vu, ce qu’on n’a jamais capturé, et dont les fondements théoriques n’existaient tout simplement pas dans sa propre doctrine ?

La réponse américaine, une fois la réalité assimilée, prit la forme du M829A3, une munition spécifiquement conçue pour vaincre les blindages réactifs soviétiques de deuxième génération. Les États-Unis accélérèrent le développement du M829A2 APFSDS, introduit au milieu des années 1990, qui disposait d’un pénétrateur en uranium appauvri amélioré pour vaincre les variantes T-72 et T-80 équipées du Kontakt-5 en maintenant une vitesse résiduelle et une intégrité suffisantes après la détonation du blindage réactif. Une course à l’armement dans la course à l’armement. Le blindage soviétique n’avait pas été percé, mais il avait redéfini pour des décennies les exigences de la munition antichar occidentale.

Sources : lesbonsprofs.com | archive-share.america.gov

Yohan D

Rédigé par Yohan D

Vulgarisateur scientifique depuis plus de dix ans, je m’intéresse à la géographie, aux technologies et à l’environnement. J’espère attirer votre attention sur des sujets captivants !

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