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Promouvoir la loi et l’ordre tout en graciant des criminels et des insurgés, promettre de prendre parti pour les pauvres tout en défendant les intérêts des ultrariches, prétendre protéger la démocratie en cherchant à en affaiblir les fondements… De retour au pouvoir depuis près d’un an, Donald Trump ne cesse de faire contredire ses déclarations et ses actions. Et les dissonances cognitives produites par son régime placent désormais les États-Unis et le reste du monde dans un état permanent d’incertitude, d’incompréhension et d’inquiétude. Cartographie de ce territoire inconnu en trois lieux.
Une guerre antidrogue à géométrie variable
La grâce présidentielle ne pouvait certainement pas passer inaperçue.
Le 1er décembre dernier, Donald Trump a offert sa clémence à l’ex-président hondurien Juan Orlando Hernández, condamné par la justice américaine à 45 ans de prison pour avoir dirigé son pays comme un narco-État et, surtout, avoir contribué à faire entrer près de 400 tonnes de cocaïne aux États-Unis durant ses belles années au pouvoir. Le geste du populiste a été accompagné d’un message laconique sur son réseau social dans lequel il a écrit : « Redonnons sa grandeur au Honduras ! »
Dans les pages du Washington Post, un ex-agent de la DEA (l’agence américaine de lutte contre la drogue) ayant contribué à la chute et à la condamnation de ce baron de la cocaïne a qualifié la décision du républicain de « dévastatrice ». « Cela indique que les tentatives d’enquêter au sommet des pouvoirs n’ont désormais plus aucun sens », a-t-il ajouté dans un concert de voix dénonçant la symbolique forte de cette grâce et, surtout, sa profonde incohérence avec le ton martial adopté par Donald Trump, avant et depuis sa reprise brutale du pouvoir à Washington, contre le trafic de drogue aux États-Unis.
Au premier jour de son retour à la Maison-Blanche, l’ex-vedette de la téléréalité a déclaré l’état d’urgence à la frontière sud de son pays pour pouvoir y envoyer plus facilement l’armée. Le but ? Mettre fin aux trafics en tout genre passant par là, alimentés par des « groupes criminels » fonctionnant « comme des entités quasi gouvernementales », prétendait-il. Le politicien a fait de la lutte à l’immigration illégale, à la cocaïne et au fentanyl (la drogue qui, en surdose, tue des Américains de tous âges et de tous horizons) des moteurs puissants de son retour à l’avant-scène.
Parallèlement, Trump a accentué la pression sur le Venezuela et son dictateur, Nicolás Maduro, qu’il accuse de soutenir le trafic de drogue sur le territoire américain. Le Pentagone a également lancé des frappes ciblées et controversées de bateaux soupçonnés de transporter de la drogue vers les États-Unis du côté du Pacifique et de la mer des Caraïbes. Et le bien-fondé de tous ces combats est maintenant compromis par les contradictions que le président fait apparaître, entre autres, en multipliant des grâces présidentielles qui semblent désormais alimenter un vaste réseau de corruption et de rétribution.
Depuis le début de son deuxième mandat présidentiel, Donald Trump a offert des grâces à près d’une dizaine de criminels condamnés aux États-Unis pour avoir trafiqué de la drogue, indique les registres du département de la Justice.
Le président américain a d’ailleurs donné le ton de cette dissonance au lendemain de sa reprise du pouvoir, en accordant son tout premier pardon à Ross Ulbricht, créateur du marché noir en ligne Silk Road. Figure forte du monde de la cryptomonnaie et héros des courants libertariens aux États-Unis, M. Ulbricht, 40 ans, avait été condamné en 2015 à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle.
Le pacifiste va-t-en-guerre
Il en rêve avec une obsession maladive : Donald Trump veut décrocher le prix Nobel de la paix d’ici la fin de son deuxième mandat. Et depuis son retour à la Maison-Blanche, il ne cesse de se vanter, chaque fois qu’il en a l’occasion, d’être le plus grand défenseur de la paix à travers le monde.
Le 17 décembre dernier, lors de son adresse à la nation depuis la Maison-Blanche, le républicain a d’ailleurs réitéré son affirmation voulant qu’il ait mis fin à huit guerres à travers le monde en presque 12 mois. Il a aussi souligné avoir réussi à instaurer la paix au Moyen-Orient « pour la première fois en 3000 ans ». Mais la fragilité du cessez-le-feu entre le Hamas et Israël dans la bande de Gaza, les nouvelles tensions au début du mois à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande ou encore la récente incursion du groupe armé M23, soutenu par l’armée rwandaise, au nord-est de la République démocratique du Congo, offrent surtout des faits contradictoires qui dissipent facilement la fumée des écrans derrière lesquels l’actuel occupant du Bureau ovale cherche à dissimuler la véritable nature de son régime.
Entre guerre et paix, Donald Trump a surtout produit de nombreuses dissonances cognitives depuis son retour à Washington, ici en changeant le nom de l’Institut américain de la paix pour y accoler désormais son nom — il est devenu au début du mois l’Institut Donald J. Trump pour la paix —, et là en mettant la défense des États-Unis sur le pied de guerre avec un nouveau département remplaçant l’ancien pour afficher désormais son inclinaison belliciste : le département de la Guerre.
« Il a menacé de prendre le Groenland au Danemark. Il a menacé de faire du Canada le 51e État américain. Il a menacé de reprendre le contrôle de la zone du canal de Panama », résumait récemment le sénateur démocrate du Delaware, Chris Coons. « Il est difficile de prendre au sérieux son discours sur la “paix” quand le président intensifie les menaces militaires sur le Venezuela et refuse catégoriquement de faire pression sur Poutine pour qu’il mette fin à la guerre en Ukraine », a ajouté sa collègue du New Hampshire, Jeanne Shaheen, citée au début du mois par le Washington Post.
Le président « de la paix » n’est d’ailleurs pas à une contradiction près, lui qui a ordonné, par l’entremise de son secrétaire à la Guerre, des frappes ciblant des bateaux soupçonnés de participer au trafic de drogue vers les États-Unis, dans la mer des Caraïbes et dans l’océan Pacifique. Près d’une centaine de personnes auraient perdu la vie à ce jour dans des attaques militaires dénoncées à la fin octobre par le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de la personne. Ce dernier a réclamé l’ouverture d’une enquête sur ces morts survenues dans « des circonstances qui ne trouvent aucune justification dans le droit international », selon lui. Une possible frappe sur un navire pour en liquider deux survivants pourrait aussi exposer le régime Trump à des poursuites pour crime de guerre, ont dénoncé plusieurs élus du Congrès. Des démocrates comme des républicains.
Mais Donald Trump se voit encore sur la bonne voie pour un Nobel. Il y a quelques jours, il a reçu le nouveau « Prix pour la paix » créé par la FIFA, la fédération internationale de soccer, alors que les États-Unis vont être le principal pays hôte de la prochaine Coupe du monde en 2026. Une composante de plus à la construction de son mythe. « C’est véritablement l’un des plus grands honneurs de ma vie », a déclaré le républicain.
Une Amérique malade de son secrétaire à la Santé
Le 10 décembre dernier, Haley Stevens, l’une des représentantes démocrates du Michigan au Congrès, a déposé une motion appelant à la destitution du secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, Robert F. Kennedy Jr., en le qualifiant de la « plus grande menace » pesant désormais sur la santé et la sécurité du pays.
La pression s’accentue sur cette figure controversée du nouveau régime de Donald Trump qui, en prenant le contrôle de ce département stratégique au début de l’année, a promis de redonner sa santé à l’Amérique. « Make America Healthy Again » (MAHA), comme l’annonce le nom donné à son mouvement appelant à rejeter les structures sanitaires du passé et, surtout, à défier les experts de la science (qui sont corrompus et biaisés, selon les tenants de ce groupe) pour mieux rapprocher les règles sanitaires du peuple et de ses véritables besoins.
Or, confronté à l’exercice du pouvoir, ce populisme sanitaire a surtout mis en lumière ses profondes contradictions et fait planer un risque de plus en plus élevé pour la santé publique aux États-Unis.
Le 16 décembre dernier, les Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), désormais sous le joug de Kennedy et de sa vision conspirationniste du monde, ont mis fin à la vaccination systématique contre l’hépatite B chez les nouveau-nés, revenant ainsi sur une pratique qui avait pourtant permis d’« éradiquer pratiquement » la maladie chez les enfants depuis sa mise en place en 1991.
La recommandation venait du comité consultatif sur les pratiques d’immunisation des CDC, remanié ces derniers mois par le nouveau secrétaire pour y placer des personnes plus au diapason de ses croyances que de la science et des faits. RFK Jr. accuse depuis des années les CDC de dissimuler et de manipuler des données établissant un lien entre les vaccins contre l’hépatite B et l’autisme, et ce, malgré une déferlante d’études niant ce lien.
Depuis des mois, l’ex-démocrate devenu trumpiste durant la dernière campagne électorale multiplie les décisions controversées. Sans en apporter la preuve, il a mis au banc des accusés le Tylenol (l’acétaminophène) en l’associant en contradiction avec les faits à ce même autisme. Il s’est aussi opposé à la vaccination obligatoire contre la rougeole lors d’une épidémie au Texas, alors qu’un taux de vaccination de 95 % est nécessaire pour atteindre une immunité collective, selon la science.
Il a aussi encouragé les Américains à consommer plus de gras saturés, sabotant ainsi des décennies de recommandations officielles appelant à limiter cet apport au nom de la santé cardiovasculaire. Ironiquement, le même Kennedy est parti en guerre au début de son mandat contre les colorants chimiques, ébranlant le monde de la bouffe industrielle.
Avec la promesse de remettre l’Amérique en santé, Kennedy est surtout en train de transformer les CDC en organisation « zombie », déclarait il y a quelques jours Demetre Daskalakis, ancien directeur du Centre national d’immunisation et des maladies respiratoires des CDC, sur les ondes du réseau public NPR. Zombie ? Un état ambigu et toujours inquiétant qui, bien qu’il affiche la vie, reste surtout mû par la mort… et l’absurde.


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