Quarante-deux. C’est le nombre de rennes retrouvés vivants sur l’île Saint-Matthieu en 1966, contre 6 000 trois ans plus tôt. Le coupable n’est ni un loup, ni un chasseur, ni une maladie : c’est l’hiver. Un hiver si brutal qu’il a rayé de la carte 99 % d’une population qui, quelques mois auparavant, semblait prospérer sans limite dans ce coin reculé de la mer de Béring.
L’histoire commence en pleine Seconde Guerre mondiale, sur un confetti de terre perdu au large de l’Alaska. En août 1944, les garde-côtes américains y installent une station radio de navigation, avec dix-neuf hommes chargés de la faire fonctionner. Par précaution, au cas où le ravitaillement viendrait à manquer, ils embarquent aussi 29 rennes de l’île Nunivak sur une barge, direction Saint-Matthieu, à plus de 200 miles de là, l’un des endroits les plus isolés d’Alaska. L’idée : garder un troupeau vivant comme réserve de viande sur pattes.
Mais la guerre tourne vite à l’avantage des Alliés. Les hommes ne tirent jamais sur un seul renne ; les Alliés gagnent la guerre, et les garde-côtes rappellent leurs troupes de l’île. Direction le retour au pays, en laissant derrière eux les rennes à leur sort. Ce sort, personne ne l’imagine alors : une île de 332 kilomètres carrés, sans le moindre prédateur, tapissée d’un lichen si épais qu’on le décrit comme des mats de lichen de 4 pouces d’épaisseur couvrant certaines zones de l’île. Un buffet à volonté, pour toujours.
À retenir
- Comment 29 rennes se sont transformés en une armée de 6 000 en moins de deux décennies
- Pourquoi l’explication évidente du surpâturage n’est pas la vraie cause de la catastrophe
- Ce que cet effondrement révèle sur les limites fragiles des écosystèmes fermés
Sommaire
- Une explosion démographique digne d’un manuel d’écologie
- L’hiver qui a tout emporté en quelques mois
- Le silence définitif d’une île sans rennes
Une explosion démographique digne d’un manuel d’écologie
Treize ans plus tard, en 1957, le biologiste David Klein débarque sur l’île pour une étude sur les ruminants sauvages. Ce qu’il découvre dépasse toutes les attentes : les 29 rennes lâchés en 1944 ont grimpé à 1 350 individus dès l’été 1957. Mieux, ces bêtes affichent une forme insolente. Leur poids corporel dépasse celui des rennes des élevages domestiques de 24 à 53 % chez les femelles et de 46 à 61 % chez les mâles. Autant dire des athlètes de haut niveau comparés à leurs cousins d’élevage.
Klein observe déjà les premiers signes d’un surpâturage localisé, mais rien qui n’inquiète vraiment. Il faut dire que les ingrédients du scénario catastrophe sont tous réunis : un groupe d’herbivores en bonne santé, une ressource alimentaire limitée, et aucun prédateur au sommet de la chaîne. Sur le papier, la mécanique est imparable. Elle va se confirmer six ans plus tard, de façon spectaculaire.
En 1963, nouvelle expédition. Le troupeau a explosé : 6 000 rennes recensés cet été-là, soit une densité de 47 rennes au kilomètre carré. Un chiffre énorme pour une île aussi petite et isolée. Mais les signaux d’alerte, cette fois, sont sans équivoque. Klein note que la taille corporelle des animaux a diminué depuis sa dernière visite, tout comme le ratio de jeunes rennes par rapport aux adultes. Le message est clair pour qui sait le lire : la fête touche à sa fin.
L’hiver qui a tout emporté en quelques mois
Klein ne peut retourner sur l’île qu’en 1966, faute de moyens de transport. Ce qu’il apprend entre-temps, via des garde-côtes de passage en 1965, glace le sang : des dizaines de squelettes de rennes blanchis jonchent la toundra. Le pire reste à découvrir sur place. Lors de son retour, accompagné d’un autre biologiste et d’un botaniste, l’équipe trouve l’île recouverte de squelettes ; ils ne comptent que 42 rennes vivants, aucun faon, 41 femelles et un seul mâle aux bois anormaux, probablement incapable de se reproduire.
En l’espace de quelques mois d’hiver, le troupeau s’est effondré de 99 %. Ce n’est pas une baisse progressive, un déclin étalé sur plusieurs saisons de disette. C’est un effondrement brutal, presque instantané à l’échelle biologique.
Pendant longtemps, le récit dominant a pointé du doigt la surexploitation du lichen comme cause unique : trop de rennes, plus assez de nourriture, la faim aurait fait le reste. Une réévaluation scientifique publiée dans la revue Rangifer, menée par Frank Miller et ses collègues, vient nuancer ce scénario. Les données de reproduction et de survie des faons entre 1957 et 1963, souvent citées comme preuve d’un déclin progressif de la population, résulteraient en réalité d’une erreur méthodologique. La croissance s’est maintenue à un taux annuel élevé de 1,32 pendant dix-neuf ans, avant que l’intégralité de la mortalité ne survienne en un seul hiver, celui de 1963-1964, ce qui en fait le plus grand effondrement jamais enregistré pour une population de rennes.
Le vrai déclencheur, selon cette relecture des faits, tient moins au manque chronique de lichen qu’à la rencontre d’une météo exceptionnellement violente avec une population déjà fragilisée par sa propre démographie. Klein lui-même, des décennies plus tard, a partagé cette intuition avec deux climatologues, Martha Shulski et John Walsh, qui ont reconstitué les données météo de l’hiver 1963-1964. Le résultat est sans appel : les relevés météorologiques des îles St. Paul et Nunivak pour cet hiver-là montrent des conditions extrêmes, à la fois par le froid et par les chutes de neige. Une neige si abondante et si dure qu’elle a probablement empêché les rennes d’atteindre le peu de lichen encore disponible sous la couche gelée, transformant un hiver rigoureux en piège mortel généralisé.
Le silence définitif d’une île sans rennes
Le sort des 42 survivants était scellé d’avance. Avec une seule femelle fertile pour compagnie et un mâle probablement stérile, aucune reproduction viable n’était possible. Sans population reproductrice, les rennes de l’île Saint-Matthieu se sont éteints dans les années 1980. Aujourd’hui, plus une seule trace de bois ou de sabot sur la toundra : les renards arctiques sont redevenus les seuls grands mammifères à arpenter l’île.
Ce cas d’école, popularisé sous le nom d’overshoot and collapse (dépassement puis effondrement), a nourri des générations d’étudiants en écologie et de démographes soucieux de comprendre les limites d’un environnement fermé. Il rappelle une leçon simple mais souvent oubliée : une croissance qui paraît triomphante n’est parfois que le prélude silencieux d’un effondrement, et il suffit d’un hiver de trop pour que des décennies d’abondance basculent dans le vide.
Sources : gi.alaska.edu | slate.fr | tontondaniel.over-blog.com


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