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La peur était palpable. Armés de pancartes « Elbows Up », des Canadiens, rencontrés d’un océan à l’autre lors de la campagne électorale de l’an dernier, voyaient en Mark Carney la personne idéale, au bon moment — celle qui aurait la capacité de sortir le pays de la crise sans précédent déclenchée par son voisin du Sud.
Sa personnalité contrastait fortement avec celle de Justin Trudeau. L’ancien premier ministre, dont les relations avec le président américain avaient été exécrables, s’était vu réduit par ce dernier au titre de simple « gouverneur ». Il était incapable de le joindre au téléphone au moment où le président multipliait les menaces d’annexion et de nouveaux droits de douane à l’endroit des Canadiens.
Mark Carney, en revanche, incarnait la rupture tant attendue. Fort d’un parcours financier prestigieux et débarquant avec un curriculum vitæ impressionnant, il apparaissait comme une page blanche face à la Maison-Blanche.
Le matin même de l’élection du nouveau chef libéral, le 9 mars 2025, le ministre Dominic LeBlanc affirmait au Devoir que le changement de chef agirait comme un véritable bouton « reset » avec Donald Trump.
Quelques heures plus tard, Mark Carney, tout juste élu à la tête du Parti libéral, arrivait sur scène en promettant de mettre son expérience à profit : « Les Américains feraient mieux de ne pas se méprendre : au commerce comme au hockey, le Canada l’emportera. »
Un an plus tard, son bilan se révèle toutefois un peu plus nuancé que ce qu’il laissait miroiter aux électeurs. « La réponse courte, c’est qu’il n’a pas été à la hauteur de ce qu’il promettait, résume Fen Hampson, professeur d’affaires internationales à l’Université Carleton. Avec la campagne Elbows Up et ce nouveau leadership, les Canadiens s’attendaient à ce que Donald Trump lève ses tarifs sur le Canada et nous traite à nouveau comme de véritables partenaires. Cela ne s’est pas produit. »
Beaucoup de concessions
Mark Carney avait pourtant connu un départ prometteur. Son tout premier tête-à-tête avec Donald Trump à la Maison-Blanche, à peine une semaine après son élection à la tête du pays, s’était déroulé dans une atmosphère somme toute cordiale. Plusieurs observateurs soulignaient alors que les deux hommes semblaient parler le même langage — une dynamique inespérée comparativement à celle qui prévalait avec l’ancien premier ministre.
Les deux dirigeants se retrouvent ensuite au sommet du G7 à Kananaskis, en Alberta, où ils conviennent de tenter de conclure une entente globale sur les tarifs douaniers d’ici le 21 juillet.
C’est à partir de ce moment que commencent à apparaître les premières fissures dans l’approche Elbows Up que Mark Carney avait fait miroiter en campagne. Le 30 juin, Ottawa annonce l’annulation de la taxe sur les services numériques, qui irritait particulièrement Washington. Il lève la plupart des droits de douane de représailles sur les produits américains à peine deux mois plus tard.
« Il y a eu des leçons difficiles apprises en cours de route. Les propos que nous avions entendus de la part du premier ministre Carney durant la campagne ont finalement laissé place à une approche beaucoup plus prudente », observe Stewart Prest, chargé de cours en sciences politiques à l’Université de la Colombie-Britannique.
Ces concessions canadiennes devaient faciliter les discussions en vue d’un accord qui aurait mis fin aux droits de douane sectoriels imposés sur l’acier et l’aluminium. Une entente qui, au final, ne verra jamais le jour.
La volte-face de Mark Carney, vivement dénoncé par les oppositions à Ottawa, était toutefois la bonne chose à faire, reconnaissent les experts. « Le problème ne vient pas de lui, il est à Washington, avec un gouvernement américain qui voit ses partenaires commerciaux comme des subalternes », fait valoir Fen Hampson, de l’Université Carleton.
Une vérité dure à avaler, mais mieux acceptée dans le monde des affaires. « Même si nous avions signé un accord, [Donald Trump] aurait pu revenir sur sa décision le lendemain. Ce que nous avons aujourd’hui est peut-être même préférable », souligne Catherine Fortin LeFaivre, première vice-présidente des politiques internationales et des partenariats mondiaux à la Chambre de commerce du Canada.
Au terme de sa première année au pouvoir, Mark Carney n’aura finalement jamais réussi à faire lever les droits de douane sectoriels qui frappent lourdement les industries canadiennes de l’acier, de l’aluminium, de l’automobile et du bois d’œuvre. Il aura toutefois réussi à obtenir, dans le cadre de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), une protection couvrant environ 86 % des biens canadiens.
La doctrine Carney
La rupture avec les États‑Unis a conduit Mark Carney à faire sa marque en politique étrangère, que certains ont depuis surnommée la « doctrine Carney ». En un an, il a effectué 15 déplacements à l’étranger dans une vingtaine de pays — certaines de ces missions ont permis de renouer avec des pays dont les relations étaient au point mort sous Justin Trudeau, comme la Chine et l’Inde.
Le premier ministre canadien a également marqué les esprits lors de son allocution au Forum économique de Davos, en janvier, lorsqu’il a appelé les « puissances moyennes » à s’unir pour contrer l’hégémonie américaine. Son discours, qui a rapidement fait le tour du monde, a toutefois été mis à l’épreuve le 28 février, lorsqu’il a appuyé les frappes américaines en Iran.
« C’est surprenant de voir à quelle vitesse cette déclaration est sortie. Il aurait été préférable de coordonner ses actions avec les autres puissances moyennes, en appliquant ce qu’il avait promis à Davos », souligne Stewart Prest, de l’Université de la Colombie-Britannique.
« La leçon à tirer, ce serait de rester constant dans la position du pays : ne pas chercher le conflit [avec les États-Unis], mais ne pas non plus être trop conciliant, car on sait que cette conciliation ne sera pas nécessairement récompensée », ajoute-t-il. Une preuve que Mark Carney a encore beaucoup à apprendre pour naviguer dans cette rupture.


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