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Du Liban où elle a passé son enfance et son adolescence, Leïla Shahid aura toujours gardé ce parlé chantant et cette manière de rouler les «r». Et de sa scolarité au collège protestant de Beyrouth, une intimité particulière avec la langue française, un espace de liberté au milieu du «malheur arabe», partagé par tant d'écrivains francophones du Levant et du Maghreb dont son mari, le romancier marocain Mohamed Berrada.
Mais la terre de Leïla Shahid, née l'année suivant la déclaration d'indépendance d'Israël, c'est celle de Palestine. La Palestine nostalgique des récits familiaux d'avant la Nakba, la Palestine humiliée de la guerre des Six jours (1967), la Palestine réfugiée et martyrisée des camps de Sabra et Chatila, qu'elle sera l'une des premières à pénétrer en compagnie de Jean Genet en septembre 1982. Et c'est pour une Palestine libérée (d'Israël) qu'elle milite très tôt au Fatah de Yasser Arafat.
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L'âme d'une bâtisseuse
Or c'est une tout autre Palestine, celle du compromis territorial, que Leïla Shahid va devoir défendre à la suite des accords d'Oslo. Consciente de leurs failles, eux qui ne disent rien de points essentiels (le retour des réfugiés palestiniens, le sort de Jérusalem) et ne mentionnent pas la perspective d'État palestinien, elle veut croire que ces accords d'Oslo constituent une base sur laquelle bâtir.
C'est en tout cas ainsi qu'elle décrit les choses, non sans un certain enthousiasme, lorsqu'elle met les pieds pour la première fois à Jérusalem, en 1994. Elle a 45 ans et vient tout juste d'être nommée représentante de la Palestine en France (1993-2006) par Yasser Arafat –avant de l'être auprès de l'Union européenne (2006-2015).
Sans enfant, mais chaleureuse et affectueuse avec ceux de ses amis, Leïla Shahid s'est totalement engagée pour cette Palestine négociée, celle de l'espoir. Profondément humaine, elle dégageait cependant une certaine autorité. Il fallait la voir passer, tête haute sous les fourches caudines des services de sécurité israéliens souvent humiliants, à l'aéroport de Tel Aviv.
Le même jour, elle était capable d'enchaîner une interview avec un journaliste israélien, de participer à une table ronde dans une association palestinienne, puis d'aller débattre –redoutablement– sur un plateau de télévision français. À chaque fois, elle trouvait le ton juste, sans changer en rien le fond de ses propos –elle s'adaptait à celui qui l'écoutait.
L'antisémitisme ne faisait pas partie de son registre. Ce qu'elle disait à Élie, elle le disait aussi à Marwan ou à Paul. Pas de double discours. Leïla Shahid était de ces êtres rares dont les capacités intellectuelles et intuitives ne s'excluent pas l'une l'autre, bien au contraire.
Elle savait dénoncer tour à tour la poursuite de la colonisation israélienne des territoires palestiniens et les attentats-suicides perpétrés par les groupes palestiniens armés, nationalistes comme islamistes; les incursions de l'armée israélienne dans les zones autonomes de Cisjordanie et la corruption de l'autorité palestinienne; l'autisme de la communauté internationale et un monde arabe aux abonnés absents.
Espoir perdu
A-t-elle jamais renoncé? En 2006, la victoire du Hamas à Gaza lui porte un coup, mais elle s'agace de ce que la communauté internationale –la France en premier lieu– ne reconnaisse pas la légitimité électorale de ce nouvel interlocuteur politique. Nombre de diplomates français, vrais connaisseurs du dossier, considèrent aujourd'hui que c'était effectivement une erreur qui a conduit à une radicalisation encore plus poussée du mouvement.
Mais c'est en 2012 qu'elle dresse un bilan désabusé de l'échec palestinien. Elle appartient à ces intellectuels nationalistes palestiniens qui considèrent, avec le recul, que Yasser Arafat a trop vite renoncé à la lutte armée, sans avoir obtenu la fin de l'occupation militaire des territoires. Trois ans plus tard, elle cesse ses activités de représentante de la Palestine.
Si Leïla Shahid condamne sans équivoque les tueries du 7 octobre 2023, elle les inscrit dans une continuité, celle d'une guerre de cinquante-six ans entre Palestiniens et Israéliens, où ces derniers ont aussi usé du terrorisme pour construire leur État. Mais peut-être a-t-elle alors le sentiment que pour la première fois, sa parole n'a plus de prise, qu'elle est en train de perdre la bataille des mots, ceux-là même qui ne lui avaient encore jamais fait défaut. Elle se cogne à un mur d'incompréhension, une douleur psychique et physique.
Alors qu'on assiste aujourd'hui à l'éradication méthodique de toute possibilité d'un État palestinien à Gaza comme en Cisjordanie, Leïla Shahid a perdu l'espoir qui l'a fait vivre. Et c'est d'abord de ce chagrin qu'elle est morte mercredi 18 février en tombant de la terrasse de sa maison du Gard.





























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