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Le visage féminin de l’itinérance, un visage caché marqué par la souffrance

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Alors que le phénomène de l’itinérance explose en Mauricie-Centre-du-Québec, nous vous proposons une série de reportages sur les angles morts de la crise, qui déborde largement du centre-ville de Trois-Rivières. Nous avons rencontré trois femmes au centre l’Ensoleilvent de Drummondville, où elles ont eu accès à un toit et à de l’aide.

Vols et agressions dans la rue

Sylvie estime avoir été itinérante pendant cinq ans. Au début, elle ne voulait pas aller dans un refuge. Elle était en psychose à cause de sa consommation de drogue. C’est ce qui l'a menée à la rue. À un moment donné, je me suis décidée. Tu sais, l’hiver, c’était frette dehors, raconte-t-elle.

Une femme.

Sylvie Dusseault habite dans un logement depuis juillet dernier. Elle a passé cinq ans dans la rue.

Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

C’était froid et surtout dangereux.

Des fois, il arrivait des gangs, pis ils pognaient mes affaires et les garochaient partout. Il y en a qui me fessaient à coups de bâton ou qui me garochaient des roches. Des petits jeunes morveux. Il m’est arrivé bien des affaires, confie-t-elle.

Elle vivait avec la peur constante de se faire agresser. Elle raconte que des jeunes lui volaient ses couvertures, juste pour mal faire. Le monde pense qu’on est des prostituées, mais ce n'est pas tout le monde, explique-t-elle.

Je prie pour ne pas avoir besoin de retourner dans la rue.

Ce que Sylvie raconte n’est malheureusement pas anecdotique. Gabrielle Niquette est intervenante à l’Ensoleilvent, un refuge pour les personnes sans-abri à Drummondville. Elle admet que les femmes sont plus souvent victimes de violence dans la rue. L’hiver dernier, des femmes se sont fait tabasser, se sont fait voler le peu de choses qu’elles ont. Tandis que les hommes, ils lèvent un peu plus la voix, et okay c’est beau, affirme-t-elle.

Une personne dort dans un sac de couchage sur un trottoir de Québec à côté d'une poubelle. De la neige recouvre partiellement le sol.

Les femmes sont plus souvent victimes de violence dans la rue.

Photo : Radio-Canada

D’autant plus que le nombre de personnes dans la rue à Drummondville a bondi, remarque l’intervenante. En novembre, le centre a été contraint de refuser l’accès à 115 reprises, ses 35 places étant constamment occupées. La hausse du prix des loyers est le principal coupable, croit Gabrielle Niquette.

Sylvie a réussi à s’en sortir. Depuis juillet, elle habite à l'Îlot de Solidarité, un complexe d’une vingtaine de logements pour les personnes vivant sous le seuil de la pauvreté.

Elle est heureuse d’être chez elle, mais elle souffre maintenant de la solitude. Son passage dans la rue a effrité ses amitiés. C'est dur, la solitude. Je n’ai plus d’amis. Là, c’est l’ennui. C’est long, toute seule, admet-elle. Son regard laisse entrevoir l'étendue de sa tristesse.

Laurianne, elle, a plutôt eu besoin de couper le lien avec ses amis, qui la gardaient attachée au mode de vie de la rue.

La majeure partie de sa vie est marquée par l’itinérance. Depuis que j’ai 14 ans que je vis des situations d’itinérance cachée. Mettons, on se fait un chum, on dort chez notre chum. On se chicane, oh là tu manges une volée, tu essaies de te retrouver ailleurs, raconte-t-elle.

Une femme.

Laurianne Tremblay aimerait être admise au Cégep pour devenir travailleuse sociale.

Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

Elle a posé ses sacs ici et là pendant des années. Elle a ensuite vécu dans une roulotte.

Puis, la DPJ lui a retiré la garde de ses enfants. C’est ce qui a tout fait basculer pour elle.

J’avais décidé de me désinstitutionnaliser. Parce qu’ils m’avaient enlevé mes enfants. J’ai essayé pendant 10 ans de convenir au moule qu’ils voulaient que je sois. Mais j’ai toujours eu de la difficulté à faire le ménage, avoir des routines, faire à manger. Je ne sais pas comment faire, confie-t-elle.

Je ne voulais plus faire partie de la société. La société m’écoeurait.

Comme Laurianne, plusieurs femmes qui arrivent à l’Ensoleilvent ont perdu la garde de leurs enfants. Elles se sont fait enlever leurs enfants par la société. Elles en veulent à tout le monde. On dirait qu’elles ne font plus confiance à personne, explique Gabrielle Niquette. Elles sont difficiles d’approche. Souvent, elles ne veulent même pas fréquenter le refuge.

Un homme dort sur un banc de parc en plein jour.

Le nombre d'itinérants a bondi dans plusieurs régions du Québec.

Photo : iStock / Srdjanns74

Laurianne a mis cinq ans avant de sortir de la rue. Elle a vu assez de violence pour toute une vie. Et pour elle, cette violence est bien pire que le froid mordant de l’hiver. Je suis épuisée de la violence. Je suis fatiguée. Crime, c’est déjà assez dur de même de ne pas avoir un toit sur la tête steady, on peut-tu arrêter de se taper sur la gueule?, lâche-t-elle.

Dans la rue, il y a des dangers. Ils sont réels et ils sont là tout le temps.

Un des dangers qui guettent les femmes dans la rue est l’exploitation sexuelle. Laurianne raconte que des hommes lui ont offert un toit. Mais après quelques jours, ils demandent de se faire payer. Et pas avec de l'argent. Beaucoup d'hommes m’ont offert des hébergements en échange de services sexuels, affirme-t-elle.

Une personne assise sur un banc de par en hiver. Elle semble avoir froid.

Un des dangers qui guettent les femmes dans la rue est l’exploitation sexuelle.

Photo : iStock / flyparade

Depuis une semaine, Laurianne a sa chambre à l’Ensoleilvent. Un endroit à elle où elle peut laisser ses toutous sur son lit sans crainte. Ils l’aident à digérer toutes les horreurs qu’elle a vécues.

Elle doit maintenant apprendre à s’occuper d’elle : comment laver son linge, comment se préparer à manger… Parfois, elle est nostalgique de la liberté qu’elle avait dans la rue. Mais je ne veux plus jamais passer l’hiver dehors. C’est fini, ça. Je suis épuisée, concède-t-elle.

Dans la salle à manger du centre, le visage de Laurianne s’illumine quand elle croise Ana Maria. Je croyais que tu étais en appart!, lui lance-t-elle. Non, mon chum était toxique, il a fallu que je sorte de là, répond Ana Maria.

Dans la rue, tout le monde l’appelle Mom. Ana Maria se considère comme la doyenne des sans-abris.

Une femme.

Ana Maria Garcia a fuit deux relations toxiques. Elle s'est retrouvée à la rue les deux fois.

Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

Deux fois, elle s’est retrouvée dans la rue en fuyant la violence d’un conjoint.

La première fois était en 2020. Elle a passé trois ans dans la rue, venant dormir au refuge le soir. Tous les jours, à 7 h, elle devait quitter le centre avec ses effets personnels, pour y revenir à 20 h. Treize heures à errer dans les rues et les parcs, à côtoyer la violence et la drogue.

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Certaines femmes préfèrent dormir dans la rue si elles doivent cohabiter avec des hommes dans les refuges.

Photo : Radio-Canada / Daniel Thomas

J’ai touché le bas-fond. J’ai tout perdu, j’ai rechuté dans la drogue, raconte-t-elle.

Je me suis approprié un parc, où j'allais squatter tous les jours. Il y a des caméras de sécurité, les policiers passent souvent. C’était ma place où j’allais me réfugier. Je savais que si j’allais me présenter là le matin, il ne pouvait rien m'arriver, ajoute-t-elle.

J’ai eu peur. Je me promenais avec un pepper spray dans ma sacoche parce que je ne savais pas ce qui pouvait m’arriver. Je me tenais tout le temps à l’écart de tout le monde. J’avais trop peur.

Certaines femmes préfèrent dormir dans la rue si elles doivent cohabiter avec des hommes dans les refuges.

Après plus de trois ans à fréquenter le centre, Ana Maria s’installe dans un appartement avec un nouvel amoureux. Malheureusement, dans l’intimité de leur nouveau logement, il se dévoile contrôlant et violent. Le 1er octobre, elle le quitte et se retrouve à nouveau dans la rue. Je me suis retrouvée là, toute seule, et j’ai fait : ayoye, pas vrai. Non non non, c’est pas vrai que je vais me reclaquer un autre trois ans comme ça, raconte-t-elle.

Mais cette fois-ci, elle est retombée rapidement sur ses pieds. En un mois, elle a trouvé un appartement. Un endroit où elle peut enfin baisser sa garde et se reposer. C’est la première fois que j’ai dormi comme un bébé, chez nous, avoue-t-elle.

Quand nous l’avons rencontrée, elle dormait dans son nouveau logement depuis seulement trois jours.

Elle se lève maintenant à l’heure qu’elle veut, prend sa douche quand elle le veut et n’a pas besoin de partager sa toilette.

Surtout, elle est enfin en sécurité.

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