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L’environnement numérique est un terrain incontournable pour la compréhension des luttes politiques, des tendances culturelles et des mouvements sociaux d’aujourd’hui. Dans la rubrique Sur le fil, Le Devoir propose chaque mois d’en décortiquer un phénomène. Aujourd’hui : comment le rayonnement international de la série canadienne Heated Rivalry expose le rapport compliqué entre la Ligue nationale de hockey (LNH) et la communauté LGTBQ+.
« Nous sommes conscients de l’existence de Heated Rivalry. Je pense que c’est une histoire merveilleuse. Le contenu, en particulier pour les jeunes, peut être un peu osé, alors il nous faut trouver un équilibre dans la manière de le célébrer » : le commissaire de la Ligue nationale de hockey (LNH), Gary Bettman, s’est finalement prononcé jeudi dernier sur la série canadienne à succès, qu’il a avoué avoir visionnée « en une soirée ».
La direction de la LNH avait fait preuve jusqu’ici de discrétion à l’égard de Heated Rivalry, malgré l’ascension phénoménale que la série a connue depuis son lancement, fin novembre, sur les plateformes Crave et HBO Max.
L’engouement international qui a suivi est inédit pour une série de fiction d’ici. Créée par le cinéaste montréalais Jacob Tierney, elle met en scène la romance secrète qui se développe entre deux joueurs de hockey vedettes qui s’affrontent au sein d’une ligue inspirée de la LNH. La série s’est hissée au palmarès de Crave et de HBO Max, devenant virale sur les réseaux sociaux et propulsant ses acteurs et artisans sous le feu des projecteurs.
Ce succès profite à la LNH, qui aurait enregistré une augmentation de 40 % de ses ventes de billets pendant la diffusion de la série, selon la plateforme StubHub.
Mais la popularité de la série a aussi confronté la LNH à son traitement des enjeux LGBTQ+, marqué par de récents reculs et l’absence de joueurs ouvertement gais ou bisexuels au sein de la Ligue. Le comédien québécois François Arnaud, qui joue dans la série, a d’ailleurs appelé à ce que la LNH ne fasse pas que surfer la vague, mais entreprenne de véritables changements en faveur « d’une véritable ouverture à la diversité ».
Un historique compliqué
La stratège en communication Martine St-Victor estime que la réaction de Bettman montre que la LNH se « met à la vitesse des équipes et des fans » face à un phénomène difficile à ignorer. Elle fait néanmoins valoir que la Ligue aurait pu profiter plus tôt de l’occasion pour célébrer la diversité sexuelle et rejoindre les adeptes de la série, par des gestes de soutien plus concrets ou des partenariats.
Aux yeux de Mme St-Victor, cette réticence a un historique : « La LNH est une ligue qui est très, très lente à réagir à tout mouvement social. » Elle cite en exemple l’épisode entourant Black Lives Matter en 2020, lorsque la LNH avait été critiquée pour son manque de solidarité comparativement aux grandes ligues de football, de soccer ou de baseball.
En 2017, la LNH lançait pourtant la campagne « Le hockey est pour tout le monde » pour promouvoir la diversité sous toutes ses formes, en plus d’organiser des soirées de la Fierté. Le coming out d’une recrue de la LNH en 2021, Luke Prokop, laissait croire qu’une plus grande ouverture était à venir.
La suite fut différente. En 2023, après la protestation de quelques joueurs, la LNH a décidé d’interdire aux joueurs qu’ils manifestent leur soutien à diverses causes sociales, y compris par l’entremise du chandail ou du ruban de hockey arc-en-ciel qu’arboraient plusieurs équipes lors des soirées de la Fierté. La direction s’est ravisée des mois plus tard sur l’interdiction du ruban, mais n’a témoigné d’aucune remise en question dans la foulée de Heated Rivalry.
Martine St-Victor estime que la Ligue craint toute forme de « backlash » et, comme d’autres associations, reste une « ligue masculine très hermétique » qui sous-estime l’ouverture de ses propres fans.
Guylaine Demers, professeure au Département d’éducation physique de l’Université Laval, croit que les soirées de la Fierté et le port du chandail envoyaient un message positif, mais le recul de la LNH montre, selon elle, que ces initiatives relevaient d’abord de « l’exercice marketing ».
« Les racines du sport, elles, n’ont pas changé », observe celle qui se spécialise en homophobie dans le sport et qui confirme à quel point le tabou autour de l’homosexualité est puissant dans le monde du hockey.
Un des acteurs de la série, Hudson Williams, a d’ailleurs confié en entrevue que l’autrice des romans sur lesquels se base la série, Rachel Reid, avait reçu plusieurs messages de hockeyeurs et d’athlètes « dans le placard ».
Le rôle des partisans
Guylaine Demers et Martine St-Victor jugent que les partisans ont un rôle à jouer pour influencer les décisions de la Ligue et de leurs équipes.
Alors que Heated Rivalry a été renouvelé pour une deuxième saison, Mme St-Victor croit que la série « va rester dans la conversation » et continuera de mettre de la pression sur la LNH en matière de diversité dans les prochaines années.
Guylaine Demers, elle, fait remarquer que la LNH pourrait s’inspirer de l’exemple récent de la Women’s National Basketball Association (WNBA), qui a su voir son auditoire lesbien comme un « marché sous-exploité » à célébrer. Elle ajoute par ailleurs que les études tendent à montrer que les athlètes étant sortis du placard voient leur performance s’améliorer. « Le poids qui est enlevé de sur leurs épaules, ça a un impact direct […] Parce que là, tout à coup, ils se disent : je peux juste être moi et me concentrer sur ma game. »
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