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Une carte blanche de Yvonne Denier, Dirk De Wachter, Jessie Dezutter, Chris Gastmans, Liesbet Kusters, Bénédicte Lemmelijn, Antoon Vandevelde et Pieter Verstraete, tous de la KU Leuven. Une initiative d'Ethics@KU Leuven (*)
Le dernier dimanche d'octobre, lors du passage de l'heure d'été à l'heure d'hiver, on recule l'horloge d'une heure. Nous recevons alors une heure en plus, comme si le temps s'arrêtait un instant. Depuis de nombreuses années, ce moment est célébré par la Journée du Silence. Ce jour-là, aux Pays-Bas comme en Belgique, de nombreuses activités permettent de vivre le silence de manière "active".
Mais nous voyons aussi dans cette journée une forme de résistance silencieuse face à une société de consommation qui court de plus en plus vite, et où "plus rapide", "plus fluide", "plus efficace", "plus visible" et "plus bruyant" semblent automatiquement vouloir dire "meilleur". Une société où un flux incessant de stimuli, de notifications et de messages réclame notre attention, et où être joignable en permanence est un facteur important de réussite. Le train fonce sans pitié. Et nous ne pouvons pas le rater ; il vaut donc mieux être le plus possible "allumé" et le moins possible "à l'arrêt".
Nos silences en disent long : 10 mots pour les comprendrePourtant, la recherche et les enquêtes nous apprennent que les gens ont un grand besoin de silence et de recueillement, de calme intérieur, de concentration et d'un lien plus profond avec leur vie intérieure. On y répond de différentes manières. Il existe désormais un droit à la déconnexion. Il y a les mentions au bas des e-mails qui précisent qu'aucune réponse n'est attendue en dehors des heures de bureau. Il y a des compartiments silence dans les transports publics. Et toutes sortes de trucs et astuces circulent pour faire une "détox digitale". Autant de remèdes contre une vie en société surstimulée et surstimulante.
Le silence devrait être accessible à tous
Ces remèdes ont certainement du sens. Mais en même temps, un risque apparaît. Le silence risque par exemple d'être présenté comme un produit de luxe. Habiter dans un quartier calme coûte plus cher. Pour des appareils électroménagers silencieux, on paie davantage. Des entrepreneurs malins organisent entre-temps des "resorts du silence". Et les fabricants de casques audio demandent un prix premium pour la meilleure "réduction de bruit".
Cela pose problème. Le silence ne peut pas devenir une expérience de luxe qu'il faut payer à part. Comme l'eau potable et l'air sain, il devrait être accessible à tous. Celui qui habite dans un quartier moins attrayant, ou qui doit vivre avec un budget plus petit, a lui aussi besoin de silence.
La voix d'un fin silenceQuand un discours de marketing se développe autour du silence, un étrange paradoxe apparaît aussi : si le silence sert à "recharger les batteries" entre deux activités, pour ensuite pouvoir se jeter à nouveau pleinement dans la course effrénée, alors l'expérience du silence devient un instrument au service d'encore plus d'activité. Nous passons alors à côté de l'essentiel : une vie, individuelle et commune, qui a du sens a besoin de ralentissement et de recueillement, comme une partie intégrante d'elle-même. Pas comme un chargeur de batterie séparé ou une station-service où il faut faire le plein de temps en temps.
Qu'est-ce que le silence, au fond ?
La forme de silence la plus évidente est le silence acoustique, compris comme l'absence de décibels. Mais il est important de voir qu'il existe aussi d'autres sortes de silence. Il y a le silence de la retraite, quand nous "prenons le large" un moment pour prendre distance par rapport au bruit et au vacarme de la vie quotidienne. Il y a le silence organisé, quand nous recherchons activement et consciemment l'expérience du silence, par une promenade silencieuse, un séjour dans une abbaye ou dans un autre lieu de silence. Il y a aussi des silences symboliques, comme la minute de silence ou le silence de protestation. Plus profondément encore, il y a le silence qui, au niveau de notre vécu intérieur, fait de la place pour ce qui compte vraiment pour nous. L'être humain a besoin de ce silence intérieur pour prêter attention aux questions existentielles et aux choix de vie. C'est surtout sur ce silence que nous voulons attirer l'attention.
Le câlin du matin, le check au collègue, la pause-café, le verre de rhum entre amis… Dans un monde saturé, ces rites ancrent et rassurentCe n'est bien sûr pas un silence littéral. On peut aussi cultiver ce silence intérieur au milieu de l'activité et de l'agitation, comme un sentiment de calme intérieur, d'attention, de réflexion et de patience. Mais cela réussit évidemment un peu mieux quand on se retire de l'agitation. Celui qui échappe à la circulation, qui va se promener dans la nature ou travailler au jardin, entend des choses que nous n'entendons pas dans le tumulte : le chant des oiseaux, le cri des grillons, le souffle du vent, une petite cloche d'église qui sonne. Ces sons soulignent le silence, le rendent audible, l'habitent. Le silence n'est jamais complet, mais ces formes de son sont des formes de silence vécu.
Le débat démocratique
L'importance de ce silence intérieur dépasse l'individu. Dans notre société, de plus en plus de conflits et de tensions s'expriment à un rythme infernal, de manière très polarisée. Le débat public se durcit de plus en plus, et chacun semble surtout défendre avec force sa propre vérité, à partir de la perspective du "moi".
"La première arme de l'orateur, c'est le silence"Un vrai lien avec les autres ne naît que lorsque nous écoutons aussi les autres avec calme et attention. Et cela demande un certain silence en soi. L'art du dialogue ouvert et respectueux repose sur la capacité de vraiment écouter l'autre. Et c'est précisément là que se trouve le lien avec le silence : "In a conversation, are you listening or waiting to speak ?" Pour bien écouter, il faut faire le silence en soi. Un vrai lien avec les autres ne naît que lorsque nous créons un espace entre nous, pour que quelqu'un puisse écouter avec calme et attention ce qui nous préoccupe.
Le silence comme attitude éthique et comme fondement de l'art du dialogue dans l'espace public n'est pas un acquis évident. C'est une attitude et une compétence qu'il faut apprendre et exercer, de préférence dès le plus jeune âge. Par exemple en participant ensemble à l'une des belles activités organisées lors de la Journée du Silence ? Nous le recommandons chaleureusement à tous… à voix basse.
(*) Cette carte blanche et la note de position plus détaillée sont une initiative d'Ethics@KU Leuven, la plateforme pour le débat éthique à la KU Leuven.
→ Titre de la rédaction. Titre original : "Le silence menacé"
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.


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