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Généralement, nos bonnes résolutions consistent à se promettre que l'année qui commence laissera enfin s'exprimer la meilleure version de nous-mêmes et qu'elle nous débarrassera des addictions, du défaitisme, du ressentiment. Mais pour bien démarrer 2026, Chams Zarrouk nous invite à embrasser un tout autre engagement, qui semble aller à rebours des précédents mais pourrait bien nous aider à nous sentir mieux: et si, enfin, on assumait notre seum?
Dès les premières pages de son essai Le Goût du seum, qui paraît ce mercredi 14 janvier, l'autrice rappelle que le mot vient de l'arabe «sèmm», qui signifie «venin». Pour autant, il ne s'agit pas de devenir une impitoyable langue de vipère ne semant sur son chemin que fiel et discorde. L'objectif, comme l'indique le sous-titre du livre, serait plutôt de «vivre haut nos frustrations» et de dire tout haut nos petites contrariétés et nos amertumes, afin –pourquoi pas– de repartir du bon pied.
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«La neutralisation de nos tracas, aussi dangereuse qu'inefficace»
Dans le cadre de son ancien métier d'attachée de presse, Chams Zarrouk a pu interagir avec un grand nombre d'individus. «Je croisais toujours des personnes très fanfaronnes, qui la ramènent beaucoup, et d'autres qui au contraire disent qu'elles vont bien, alors que leur visage dit l'inverse», se remémore-t-elle. Se disant «agacée par la comédie des apparences», l'ancienne étudiante de Normale Sup s'est d'abord dit que «ça pouvait être marrant de réhabiliter la colère».
Le terrain du courroux ayant été brillamment défriché par la philosophe Sophie Galabru dans son livre Le Visage de nos colères (2022), c'est finalement sur le seum que s'est arrêtée Chams Zarrouk pour signer son premier ouvrage. Ce sentiment, défini au départ de l'essai comme «une forme de contrariété, de colère et de dépit», est à distinguer du ressentiment. Le seum s'exprime à court ou à moyen terme, tandis que le ressentiment peut parfois s'installer pour de longues années, voire pour la vie entière.
L'idée n'est donc pas de nous inviter à nous complaire dans une rancœur permanente, mais bien d'exprimer à pleine voix ce qui crée en nous de la rage ou du regret. Les raisons d'extérioriser ce genre de sentiment sont multiples. Il s'agit tout d'abord de marquer son refus de participer à une quelconque quête de perfection.
«Je suis comme tout le monde animée par une recherche du bonheur, ou une fuite du malheur, nous indique Chams Zarrouk. En m'intéressant à ce que des coachs en développement personnel ou des philosophes pouvaient dire sur la question et en cherchant une recette à appliquer –c'est tellement plus simple d'appliquer une recette impersonnelle que de définir ses propres règles–, je me suis rendu compte que la neutralisation de nos tracas était aussi dangereuse qu'inefficace.»
Sofia, 41 ans, cadre dans le milieu hospitalier, nous partage le même constat: «J'ai longtemps eu tendance à me dire qu'on me respecterait plus si je me montrais puissante, résiliente, sans faille. Il y avait aussi une volonté de ne pas faire comme certains de mes collègues, y compris les plus privilégiés, qui se plaignent de tout, tout le temps. Mais j'ai fini par comprendre que la cocotte-minute allait finir par exploser et qu'il fallait que je cesse de tout garder en dedans.»
Vider son sac, pour aller de l'avant
Non seulement le seum est une soupape indispensable, mais il constitue également un moyen de rappeler aux autres qu'on existe. Refouler son seum, c'est pratiquer une forme d'autocensure pour le moins inutile. Non seulement, cela ne résout rien, mais en plus, personne ne nous félicitera pour ça.
Feindre l'indifférence peut même avoir quelque chose de grotesque, comme lorsque les acteurs et actrices nommés aux César et aux Oscars tentent de montrer à la caméra qu'ils sont ravis pour la personne qui a gagné dans leur catégorie. Chez une poignée, cette compersion est sincère; chez la majorité, le seum est bien présent et les sourires «Ultra Brite» cachent mal le dégoût d'avoir loupé le coche.
À ces poker faces peu crédibles, on préfère par exemple l'attitude des participantes de l'émission «Drag Race» lorsque celles-ci sont blasées de ne pas figurer en haut du classement. Le temps d'un débriefing, elles n'hésitent pas à déverser tout leur seum, à crier à l'injustice, à ressortir de vieux dossiers pour mieux brocarder les drag queens classées au-dessus d'elles. Mais, la plupart du temps, cette attitude blasée voire revancharde n'est que temporaire. Cracher leurs états d'âme n'empêche pas les candidates de prendre ensuite soin de leurs adelphes, ni de se donner pleinement afin de progresser dans la hiérarchie.
C'est en somme de cette façon que fonctionne le principal cercle amical de Mallory, 26 ans, vendeuse. «Quand on se retrouve pour un apéro ou une sortie, on commence toutes et tous par se plaindre de choses dérisoires qu'on a subies au cours de la période écoulée, puis tout le monde chambre tout le monde en mode “trop dure ta vie”, nous détaille-t-elle. Ça se poursuit dans un grand éclat de rire. Ensuite, quand tout le monde est bien détendu, on peut parler de sujets plus sérieux, parler de ce qui nous soucie vraiment. Le seum fait un peu office de “brise-glace”, si je reprends le vocabulaire qu'on entend souvent en formation.»
Une somme de seums, le début d'une rébellion
Faire de son seum un étendard, c'est se rendre visible. Il convient évidemment de trouver le dosage adéquat: un seum dispensé avec parcimonie, recul et autodérision peut constituer un point fort, tandis qu'une amertume permanente, sans cesse exprimée au premier degré, risque de vous rendre infréquentable («et en même temps, on n'est pas agréable à fréquenter si on n'est pas bien et qu'on n'en parle pas», nuance l'essayiste). Le Goût du seum est parfaitement à cette image: se présentant dans son livre comme «rigoureuse, sérieuse, documentée […], concrète, légère et rigolote», Chams Zarrouk a érigé le seum en art de vivre.
Cet outil d'épanouissement individuel n'est pas que l'expression d'une humeur, c'est aussi un levier de soulèvement collectif qu'il serait dommage de négliger. «La phrase qui consiste à dire que “l'intime est politique” est galvaudée, mais elle reste si vraie», reconnaît Chams Zarrouk. Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, une somme de personnes animées du même seum peut accomplir de grandes choses. «Le seum agit comme un électrochoc en créant un état de frustration et d'insatisfaction contre lequel il est logique de vouloir se rebeller», peut-on lire dans Le Goût du seum.
En prenant l'exemple du manifeste des 343, publié le 5 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur, Chams Zarrouk explique dans son essai «qu'à la source de l'écriture et de la publication de ce texte décisif, il y avait une animosité partagée envers un “ennemi”», le député gaulliste Claude Peyret et son projet de loi visant notamment à assimiler les avortements thérapeutiques à des viols. De façon plus modeste, un seum partagé permet tout simplement de tisser des liens. «Il me semble qu'on cerne plus facilement une personne à travers ce qu'elle n'aime pas, ce qu'elle conteste, qu'à travers ce qu'elle aime», écrit l'autrice. Du négatif naît la découverte d'atomes crochus.
Une valeur anticapitaliste?
Nous ne sommes évidemment pas tous égaux devant le seum. Tout comme la colère, il est nettement plus toléré de la part des personnes considérées comme puissantes ou privilégiées. Si elle fait référence à Gérard Depardieu, Chams Zarrouk prend bien soin de préciser qu'«il n'y a pas que dans le milieu du cinéma ou dans les sphères de pouvoir que le devoir d'autocensure est à géométrie variable». Où que ce soit, ce sont toujours aux mêmes catégories de personnes que l'on demande de se comporter dignement, de ne pas faire de vagues, de ne pas hausser le ton –que des catégories auxquelles n'appartient pas Gérard Depardieu.
L'autrice du Goût du seum milite également pour que la souffrance, quelle qu'elle soit, ne soit pas toujours destinée à servir un but. Elle nous invite à nous détacher de ce storytelling «qui héroïse et glamourise la souffrance pour l'associer à des objectifs de réussite et promouvoir l'idée, pour partie mensongère, que “quand on veut, on peut”». Le seum doit pouvoir être gratuit et non pas être toujours vu comme un tremplin permettant d'accomplir des objectifs toujours plus élevés.
Au fond, et même si le terme ne figure pas dans ses pages, Le Goût du seum ne serait-il pas un livre anticapitaliste? «Je n'ai ni la prétention ni les qualifications pour me dire anticapitaliste, répond Chams Zarrouk. Mais je pense en tout cas qu'il faut sortir nos vies d'une grille utilitariste.» Et, par la même occasion, faire résonner son seum sans raison, juste comme ça, pour le plaisir de le partager ou par envie de l'évacuer.






























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