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Le sage qui savait s’en aller

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Il est des deuils qui ne s’arrêtent pas aux frontières d’un État. La disparition de Cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, dimanche à Doha, appartient à cette catégorie rare. Le Qatar y perd son bâtisseur ; le monde arabe, l’un de ceux qui lui rendirent une voix ; notre époque, un homme de pouvoir qui comprit que la grandeur ne consiste pas seulement à s’élever, mais aussi à savoir s’effacer.

Je ne l’ai pas connu dans l’intimité des palais. Je l’ai connu de loin, comme on reconnaît parfois un homme à ce qu’il protège, à ce qu’il refuse de sacrifier, à ce qu’il laisse derrière lui.

Lorsque je me suis installé à Doha, en 2008, la ville avait l’apparence d’un immense chantier. Les grues hérissaient l’horizon. Les routes s’ouvraient, les quartiers surgissaient, les institutions prenaient forme, et le pays tout entier semblait engagé dans une course contre le temps. Mais, au milieu de cette modernisation Un incendie l’avait ravagé. Il eût été facile de le raser, puis de dresser à sa place quelque édifice de verre, d’acier et de climatisation — cette modernité sans mémoire qui transforme si souvent les villes en vitrines interchangeables. Cheikh Hamad choisit l’inverse. Il fit ressortir les photographies anciennes, déposer les ajouts de béton, restaurer les murs de plâtre, les poutres de bois, les passages étroits, les cours et les échoppes, jusqu’à rendre au marché non son apparence seulement, mais son âme. En 2010, cette restauration reçut le prix Aga Khan d’architecture.

Ce geste disait déjà beaucoup de sa conception du pouvoir. Il avait compris ce que tant de sociétés oublient lorsqu’elles confondent le progrès avec l’effacement : un peuple n’habite pas seulement un territoire ; il habite une mémoire. Détruire celle-ci au nom de l’avenir, c’est condamner l’avenir à n’être qu’une imitation. Le souq Waqif ne fut pas seulement restauré. Il fut sauvé de l’amnésie.

Ce fut peut-être sa première sagesse : bâtir sans déraciner.

La seconde fut d’avoir fait d’un petit État une puissance d’influence. Non par la masse, ni par la force militaire, ni par l’étendue du territoire, mais par une combinaison presque inédite de diplomatie, de médias, d’investissement, d’audace et de parole.

Avec Al Jazeera, le Qatar bouleversa le paysage médiatique arabe. La chaîne ne se contenta pas d’ajouter une voix à d’autres. Elle introduisit une fracture dans l’ordre ancien de l’information. Pour la première fois à cette échelle, les sociétés arabes se virent, se contredirent, s’interpellèrent et se racontèrent elles-mêmes, au lieu d’être seulement racontées par les chancelleries, les gouvernements ou les médias d’ailleurs.

Cette parole dérangea. Elle irrita les régimes, inquiéta les puissances et suscita, à juste titre parfois, débats et critiques. Mais elle rompit quelque chose d’essentiel : le monopole du récit officiel. Après elle, le silence ne pouvait plus tout à fait se faire passer pour le consensus.

Sous son règne, le Qatar chercha également à parler là où d’autres ne se parlaient plus : au Liban, au Darfour, entre factions palestiniennes, dans les crises régionales où la diplomatie semblait ne plus être qu’un mot épuisé. Le pays n’obtint pas toujours des succès durables, et nul médiateur ne sort indemne des contradictions de ceux qu’il tente de rapprocher. Mais il occupa un espace que d’autres avaient déserté : celui de la parole entre ennemis.

En 2012, Cheikh Hamad fut le premier chef d’État à entrer dans la bande de Gaza sous blocus. Ce voyage ne changea pas à lui seul le destin d’un peuple. Aucun geste symbolique ne le peut. Mais il disait quelque chose de rare : la solitude des assiégés n’était pas une fatalité, et l’abandon ne devait pas devenir une politique.

Qatar’s Leader Visits Gaza

Il y eut aussi les controverses, les paris risqués, les alliances discutées, les ambiguïtés inhérentes à toute politique d’influence. Aucune vie d’État ne s’écrit d’une seule encre, et l’histoire ne dispense aucun dirigeant de l’examen critique. Le rôle du Qatar pendant les bouleversements arabes, ses choix diplomatiques, ses relations avec les mouvements politiques de la région et l’usage de sa puissance médiatique continueront longtemps de nourrir l’analyse.

Mais la grandeur d’un bilan ne réside pas dans l’absence de contradictions. Elle réside dans la trace laissée malgré elles.

Cheikh Hamad transforma un pays presque périphérique en acteur central du monde arabe et au-delà. Il comprit avant beaucoup d’autres que, dans le siècle qui s’ouvrait, l’influence ne dépendrait plus seulement du nombre de soldats, de la superficie ou de la démographie. Elle dépendrait aussi de la capacité à produire du sens, à accueillir le monde, à investir dans le savoir, à occuper les lieux où s’élabore le récit des nations.

Le Qatar devint ainsi un pays que l’on pouvait contester, craindre, admirer ou soupçonner — mais que l’on ne pouvait plus ignorer.

Cette indépendance eut un prix. Le blocus imposé en 2017 par plusieurs de ses voisins révéla toute la vulnérabilité d’un petit État décidé à conserver une politique propre. Cheikh Hamad n’était alors plus au pouvoir, mais le pays qu’il avait façonné résista selon les ressorts qu’il avait contribué à installer : autonomie de décision, maîtrise du récit, capacité financière, alliances diversifiées et confiance nationale.

La leçon demeure précieuse pour les nations que l’on voudrait dociles : la faiblesse n’est pas toujours une question de taille. Elle commence parfois lorsque l’on renonce soi-même à sa voix

Pourtant, l’acte le plus singulier de Cheikh Hamad ne fut peut-être ni la création d’Al Jazeera, ni la transformation de Doha, ni l’ascension diplomatique du Qatar.

Ce fut son départ.

Le 25 juin 2013, en pleine force, sans soulèvement, sans défaite, sans contrainte apparente, il transmit le pouvoir à son fils, Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani.

Dans une région — et plus largement dans un monde — où tant de dirigeants s’accrochent à leur fonction comme si elle leur tenait lieu d’existence, cette abdication volontaire prit la valeur d’un événement moral. Il ne quitta pas le pouvoir parce qu’il l’avait perdu. Il le quitta parce qu’il estimait l’avoir accompli.

Il est des hommes qui bâtissent des institutions pour se rendre indispensables. Lui eut l’intelligence de comprendre que l’œuvre véritable commence lorsque son fondateur cesse d’en être la condition.

Il avait passé sa vie à préserver la mémoire des autres. Le seul effacement qu’il s’accorda fut le sien.

C’est peut-être là que réside la différence entre le propriétaire d’un pouvoir et le serviteur d’un État. Le premier s’identifie à ce qu’il gouverne. Le second prépare ce qu’il gouverne à lui survivre.

Les États survivent rarement à ceux qui les confondent avec leur propre personne. Ils deviennent fragiles à mesure que leur chef se croit irremplaçable. Les bâtisseurs les plus profonds ne sont donc pas toujours ceux qui construisent le plus de routes, de tours ou d’institutions, mais ceux qui savent un jour laisser leur œuvre respirer sans eux.

En 2022, lorsque le Qatar ouvrit sa Coupe du monde, Cheikh Hamad apparut non comme le souverain du moment, mais comme le père retiré d’une ambition devenue réalité. L’ovation qu’il reçut dépassait le protocole. On n’acclamait plus seulement l’ancien émir. On reconnaissait celui qui avait imaginé le pays avant qu’il ne devienne visible aux yeux du monde.

Source : Qatar News Agency

Je préfère pourtant le garder dans une image plus simple.

Non celle du prince au sommet, entouré d’emblèmes et de drapeaux, mais celle d’un homme marchant dans le vieux souq, parmi les murs qu’il avait refusé de laisser mourir, tenant peut-être la main d’un enfant, tandis que les lieux parlaient pour lui.

Car les dirigeants passent. Les palais changent d’occupants. Les drapeaux demeurent, mais les visages disparaissent. Ce qui reste d’un homme d’État n’est pas la hauteur de son siège, mais la profondeur de la trace qu’il imprime dans la mémoire collective.

Le monde arabe a beaucoup reçu de cet homme venu d’une petite péninsule du désert : une voix nouvelle, une confiance retrouvée, une démonstration de souveraineté, une certaine idée de la dignité politique — et, plus rare encore, la preuve que le pouvoir peut être quitté avant de devenir une prison.

Un sage s’en est allé.

De ceux qui ne bâtissent pas seulement des villes ou des institutions, mais laissent derrière eux un peu de beauté, une mesure de dignité et cette leçon que les puissants oublient presque toujours : la grandeur d’un homme ne se reconnaît pas seulement à la manière dont il entre dans l’histoire, mais à la noblesse avec laquelle il sait en sortir.

Qu’il repose en paix.

Laala Bechetoula

La source originale de cet article est Mondialisation.ca


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