Une coque de glace de 1 000 tonnes flottant sur un lac des Rocheuses canadiennes, protégée par un simple toit de bois pour tromper les regards indiscrets. Ce n’est pas une légende : c’est le Projet Habbakuk, l’un des programmes militaires les plus délirants de la Seconde Guerre mondiale, validé personnellement par Winston Churchill. Sous les eaux glacées du lac Patricia en Alberta gît l’épave d’un porte-avions en glace construit en 1943 selon les ordres de Winston Churchill. Plus de quatre-vingts ans plus tard, ses vestiges dorment toujours au fond de l’eau.
À retenir
- Un inventeur britannique propose de construire des porte-avions en glace pour contourner la pénurie d’acier
- Le pykrete, un mélange révolutionnaire, s’avère plus résistant que le béton et résiste aux balles
- Le prototype secret sombrerait après trois ans, mais ses restes reposent toujours à plus de 30 mètres de profondeur
Sommaire
- Un porte-avions insubmersible pour battre les U-Boot
- Le pykrete, ce matériau testé à coups de revolver
- Un chantier secret au fin fond des Rocheuses
- Trois ans pour fondre, et une épave encore visible
Un porte-avions insubmersible pour battre les U-Boot
1942. La bataille de l’Atlantique tourne mal pour les Alliés. Les sous-marins allemands harcèlent les convois en dehors de la portée des avions terrestres, et l’acier manque cruellement pour construire de nouveaux navires. C’est dans ce contexte qu’un inventeur britannique un peu excentrique, Geoffrey Pyke, propose une idée aussi folle que géniale : construire des porte-avions non pas en métal, mais en glace. Project Habakkuk était une expérience alliée secrète lancée au début des années 1940 sous la direction de l’inventeur britannique Geoffrey Pyke, dont la vision était de construire un porte-avions bâti non pas à partir de métal ou de bois, mais de glace. L’argument économique séduit immédiatement l’état-major : la glace coûte presque rien à produire comparée à l’acier.
Le nom du projet n’est pas anodin. Selon plusieurs récits rapportés sur le sujet, Pyke aurait choisi ce nom en référence à un passage biblique où le prophète Habacuc annonce un miracle que personne ne croira. Une pointe d’ironie assumée, tant l’idée paraissait insensée à l’époque.
Le pykrete, ce matériau testé à coups de revolver
La glace pure fond trop vite et se brise facilement. Les scientifiques mettent alors au point un composite baptisé pykrete : un mélange d’eau et de pulpe de bois congelés ensemble. Ce mélange de 85% d’eau et 15% de pulpe de bois s’est révélé plus résistant que le béton, résistant aux balles et aux torpilles, et fondait bien plus lentement que la glace traditionnelle. Une démonstration restée célèbre aurait convaincu les plus sceptiques : lors d’une réunion stratégique, un responsable militaire aurait tiré au pistolet sur un bloc de glace classique, qui explose en éclats, puis sur un bloc de pykrete, qui résiste sans broncher.
Les propriétés du matériau sont bluffantes. Le matériau était si résistant que, selon les rapports, l’impact d’une torpille ne créerait qu’une blessure de surface d’un mètre de profondeur. De quoi rêver d’une flotte de forteresses flottantes littéralement increvables, capables d’encaisser les torpilles allemandes sans sombrer.
Un chantier secret au fin fond des Rocheuses
Reste à tester l’idée en conditions réelles. En janvier 1943, le lac Patricia est choisi comme site d’essai pour construire un prototype, le navire prévu devant mesurer 600 mètres de long et le prototype étant un modèle à l’échelle 1:10. Le site n’est pas choisi au hasard : le lac était déjà fermé au public pour l’entraînement de parachutistes-skieurs, proche des installations ferroviaires, et une main-d’œuvre était disponible dans un camp voisin pour objecteurs de conscience. Un comble : ces hommes, opposés à la guerre par conviction, se retrouvent recrutés pour bâtir une arme secrète sans même le savoir. Ils n’ont jamais su ce que c’était. Ils l’appelaient l' »Arche de Noé ». Ils savaient que c’était quelque chose pour l’effort de guerre, mais ils ne savaient pas exactement quoi.
Le chantier avance à un rythme surprenant. Début 1943, un prototype de 60 pieds de long est construit, avec des murs et planchers en bois, du goudron, des tuyaux de réfrigération et un énorme bloc de glace prélevé sur le lac. L’archéologue sous-marine Susan Langley, qui a étudié le site, décrit la structure comme « une grande boîte à chaussures, avec un énorme glaçon au milieu et la tuyauterie de réfrigération qui courait autour comme une cage thoracique ». Résultat final : un bloc de 18 mètres sur 9, pesant environ 1 000 tonnes, maintenu congelé par un unique moteur d’un cheval-vapeur. Dérisoire, comparé à la puissance nécessaire pour un navire de guerre classique.
Trois ans pour fondre, et une épave encore visible
Techniquement, l’essai fonctionne. L’essai fonctionne plutôt bien : les ingénieurs parviennent à maintenir le modèle congelé durant tout l’été 1943. Mais le rêve d’un porte-avions géant de 600 mètres se heurte à une réalité budgétaire écrasante. Passer à l’échelle réelle aurait nécessité des quantités astronomiques de matériaux : le vaisseau final aurait eu besoin de 300 000 tonnes de pulpe de bois, 35 000 tonnes d’isolant, et une quantité colossale d’acier pour le renforcement. Ajoutez à cela l’arrivée de bombardiers à plus longue portée, capables désormais de couvrir l’Atlantique sans escale, et l’urgence stratégique s’évapore. Ces défis, combinés aux avancées technologiques en aviation, ont conduit à l’annulation du projet fin 1943.
Une fois les crédits coupés, personne ne prend la peine de démonter proprement le prototype. On retire simplement l’équipement de réfrigération et on laisse la nature faire son œuvre. Une fois le projet abandonné, la machinerie de réfrigération a été retirée et le modèle a simplement été laissé là, avant de s’enfoncer dans le lac. Contrairement aux craintes d’une fonte express, la structure a mis un temps surprenant à disparaître : selon certains récits, près de trois ans avant de sombrer totalement.
L’histoire aurait pu s’arrêter là si une plongeuse curieuse n’avait pas entendu, quarante ans plus tard, une rumeur improbable sur « un avion fait de glace » encore présent dans le lac. Langley a surpris en 1982 une conversation sur « un avion fait de glace » toujours dans le lac Patricia, et a voulu en savoir plus. Sa plongée de 1984, puis une expédition officielle l’année suivante, confirment l’incroyable : une expédition de plongée en 1985 a retrouvé les vestiges du modèle sur une pente abrupte près du rivage, à une profondeur comprise entre 26 et 43 mètres.
Aujourd’hui, des tuyaux de réfrigération et des poutres de bois rongés par le temps reposent toujours sur le fond du lac Patricia, dans le parc national de Jasper. Une plaque sous-marine signale même le site aux plongeurs de passage, transformant cette folie militaire avortée en curiosité touristique discrète. De tous les projets d’armes exotiques imaginés pendant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci reste sans doute le seul dont l’épave, littéralement, a fini par fondre sur place.
Sources : revue-histoire.fr | effervesciences.info


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