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Il faut qu’on s’entende sur le mot « réalisme ».
Dans les relations internationales, le réalisme ne consiste pas à suivre le plus fort, mais à assurer la pérennité d’un acteur du jeu international. Comment ? En général par l’équilibre : face à l’hégémon, à la puissance la plus menaçante, ou la plus directement menaçante, on cherche à coaliser les puissances de second ordre désirant, au-delà de leur diversité et indépendamment de celle-ci, persister dans l’être.
Dans le contexte actuel, vu du Québec, le réalisme consiste donc à se demander : qui menace le plus la pérennité de la société, de la nation et de l’État québécois ?
L’État-nation incomplet qu’est le Québec vit, depuis un bon siècle et demi, sous la férule d’un Dominion issu du conquérant britannique. Le Canada, de crise en crise, tend à se centraliser et à rogner ses marges. C’est la menace habituelle. Mais, face à cela, le peuple québécois a montré qu’il avait la force d’imposer des points d’arrêt lorsqu’il s’affirme. Ne doutons pas que, s’il en avait la volonté, il pourrait même rompre la tutelle canadienne, et qu’il a les moyens d’équilibrer Ottawa : par les États-Unis, par l’outre-Atlantique et par le vaste monde.
S’affirme maintenant, au sud de la frontière, une autre menace, qui a toujours été présente, mais qui cesse d’être rampante pour devenir active. Des États-Unis, on ne sort pas. La puissance de leurs forces armées, leur poids économique, leur volonté de bunkeriser « leur » moitié de continent, d’en avoir l’exploitation exclusive et discrétionnaire, sont avérés. Les dirigeants américains ne veulent pas promouvoir leurs intérêts au Groenland ou dans l’ensemble du Canada : ces territoires et ce pays leur sont ouverts, aussi bien sur le plan militaire que commercial. Ils veulent les posséder, au détriment des tiers et sans guère de considération pour les peuples concernés.
Ici, les indépendantistes ou nationalistes tombent actuellement dans des abîmes de circonspection et de confusion. Cela a commencé par le déni, allant de pair avec une acceptation des mesures centralisatrices d’Ottawa, par la loi sur les travaux « d’intérêts nationaux » de Carney. En somme : la menace américaine n’existe pas, mais on accepte que le Canada y fasse face sans trouver rien, ou presque, à y redire.
Face à cette politique du chien crevé au fil de l’eau, il y a les néo-trumpistes (l’Américanité mais bottée…) : le sens de l’Histoire, ce serait l’américanité et, l’indépendance valant bien une messe, soyons trumpistes, mezzo voce ou à pleine voix. Ils oublient juste un fait : dans leur immense majorité, les Québécois ne veulent absolument pas transiger avec l’impérialisme américain new-look. Ils ne tolèrent pas qu’on fasse litière du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ni qu’on passe par pertes et profits les arpents de neige du Groenland. Je pense qu’ils se disent aussi, obscurément, que l’unification continentale, même si l’on condescendait à leur laisser une réserve fort contrôlée en guise de « souveraineté », serait la voie assurée de la louisianisation.
À mon sens, et j’espère qu’on me pardonnera cette ingérence — car il est vrai que je n’ai aucun titre à dire aux Québécois ce qu’ils ont à faire : tout porte à croire que le voyage dans « l’alliance » américaine pour faire l’indépendance, dans le contexte actuel, serait un voyage sans retour.
Cela n’empêche pas de mettre un prix, élevé, à la coopération avec le Canada ou avec des tiers pour une défense commune face aux pressions. Par exemple, demander que le Québec, comme le Groenland, se voit reconnaître formellement son droit à disposer de lui-même, à exercer quand il voudra.
Enfin, si les États-Unis devaient l’emporter, alors oui, il faudrait prévoir des articles de capitulation à présenter à Trump. Ils seront d’autant plus valables si le Québec a montré, avant cela, une volonté farouche d’exister, et non une servilité prima facie.


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