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Un mastodonte de béton calciné domine la petite cohue dans un contraste déroutant, presque irréel. Là, émergeant des étals de fruits et légumes posés à même le sol, des femmes de l’âge d’or s’abritent du soleil ardent sous des parasols, assises sur leur caisse en bois, dans l’attente du client suivant. Et puis il y a ces badauds qui, fendant cette nuée de têtes blanches, enjambent le ruban à moitié arraché balisant les gravats qui s’amoncellent aux abords de la carcasse éventrée. Certains fixent la scène d’un œil apitoyé ; d’autres détournent à peine le regard, comme par habitude.
Dans ce quartier maintes fois pilonné de Kiev, le centre commercial Kvadrat ne se résume pas à grand-chose, si ce n’est cette poignée de conserves miraculées d’un supermarché délabré ou cette odeur de poisson pourri se mêlant à la chaleur matinale.
Face à la structure cylindrique de six étages, noire de cendres, se dresse par ailleurs un marché célèbre. Ou du moins ses miettes. Là aussi, on voit un amas de décombres et de la tôle roussie par le feu — une séquelle d’une énième nuit de bombardement, celle qui a touché Kiev de plein fouet le 24 mai dernier.
« Ça me rend malheureuse de voir ça… On travaille avec les larmes dans les yeux », confie Lidia, un bouquet de pivoines à la main. La fleuriste de 74 ans, cheveux blancs remontés en chignon brillant au soleil, s’installe ici « de temps en temps, quand il y a de quoi vendre », faisant l’aller-retour entre sa masure de campagne et la capitale.
Souhaitant une fin véritable au calvaire qui dure depuis bientôt cinq ans, Lidia ne se fait toutefois pas d’illusion sur les ambitions d’une Russie que rien ne semble arrêter, pas même une saignée de quelque 30 000 soldats par mois sur le front. La nature existentielle du conflit oblige son pays au seul choix de résister, dit-elle, « pour ne pas devenir esclaves de Moscou ».
Couturière de profession dans sa vie d’avant, Lidia vit d’une maigre retraite, comme la plupart des vendeurs de ce marché de fortune jouxtant la station de métro Loukianivska. Beaucoup, ici, ont tout perdu lors de l’attaque du 24 mai. Alors, pour pallier leurs échoppes annihilées, les voilà aussitôt revenues, faisant reprendre vie aux ruines. Le trottoir se noie de bouquets de lilas, de concombres croquants, de fraises écarlates. « Tout ça pour nous faire peur, nous faire abdiquer », poursuit Lidia. « En tout cas, je ne vois pas de panique. »
Alentour, le ballet placide des tramways se poursuit dans la rue adjacente de Dehtiarivska. Les portes du métro continuent de battre le vent dans le tourbillon de passagers surgissant des profondeurs. « On s’habitue », dit quelques étals plus loin Valentina, qui vend radis et concombres du jardin.
L’humour comme échappatoire
Il faut pourtant des nerfs d’acier pour vivre à Loukianivka, le quartier le plus touché de la capitale depuis 2022. Par endroits, il prend l’allure d’une cité du front avec ses façades balafrées et ses innombrables fenêtres placardées çà et là.
Si Moscou répète ad nauseam ne cibler que des « sites stratégiques », comment expliquer un tel acharnement, sur un quartier résidentiel qui plus est ? Que ladite station de métro de Loukianivska fut touchée pas moins de huit fois déjà ? Que le plus grand hôpital pédiatrique du pays, localisé dans le quartier, fut la cible en juillet 2024 d’une terrible frappe qui a fait une trentaine de morts, des enfants succombant sous les décombres ? En effet, Loukianivska a beau héberger une usine aéronautique déjà atteinte nombre de fois, ce sont avant tout des civils qui peuplent l’endroit.
Dans ce quartier maudit, le moral n’en est pas entamé pour autant. « À chaque bombardement, notre haine à l’égard de la Russie ne fait que grandir », clame Roman, barista de 29 ans à l’abord facile et à la moustache élégamment relevée en guidon. Le café où il travaille, jouxtant l’ancien Kvadrat, a été endommagé quatre fois. « Et chaque fois, on revient travailler, pour leur montrer qu’on s’en fiche, qu’on résiste. »
Loukianivska martyrisée, Loukianivska indomptable. « Mais il ne faut pas perdre de vue que, depuis quatre ans, il n’y a pas un seul district de Kiev qui a été totalement épargné », souligne Polina Lytvynova, une journaliste habitant les environs.
Au café Monstera, un lieu prisé par soldats et vétérans, un petit peloton d’hommes en treillis boit des cappuccinos sur la terrasse ombragée. « Loukianivska, c’est comme un petit village dans une grande ville… Un village dangereux dans une ville dangereuse », ajoute avec ironie Marichka Zhuk, la propriétaire de l’établissement aux cheveux mauves, qui ajoute, souriante : « Malgré ces attaques, on ne peut pas s’arrêter de vivre, on doit simplement s’adapter. On est comme des coquerelles irrépressibles ! »
L’humour est utilisé comme une échappatoire fugace : une pétition lancée par un habitant incite d’ailleurs à rebaptiser la station de métro locale « Invincible ». D’autres plaisantent sur la nécessité de décerner à chacun des résidents de Loukianivka un statut de combattant. « On blague aussi sur le fait que les habitants d’ici sont les plus responsables de Kiev lorsqu’il s’agit d’aller s’abriter », précise Polina Lytvynova.
« Résilience » : à l’étranger, ce terme revient souvent pour louer le flegme ukrainien façonné par plus de quatre années de guerre totale. « Mais je n’aime pas ce mot, employé souvent en guise de compliment », dit Polina. « Résilients, nous n’avons simplement pas le choix de l’être : personne ne veut vivre ainsi, dormir dans sa salle de bais lors des nuits d’attaque, ce n’est pas normal. »
Frapper pour terroriser
Il y a toutefois des scènes répétées qui s’enracinent dans le quotidien et deviennent banales. Un après-midi de juin, énième lendemain de bombardements nocturnes, l’heure est au déblayage dans un immeuble quelconque de Loukianivska.
« Depuis deux semaines, c’est dur », concède Olha, mère de famille installée ici depuis une vingtaine d’années. « On est les dinosaures du bâtiment ! » dit en riant sa voisine de palier, Iryna, qui dévoile son bras meurtri, résultat d’une armoire s’étant affaissée sur elle sous l’effet de la déflagration. Comble de l’ironie, son mari, resté lui paresseusement au lit, s’en est sorti indemne. « Il a recommencé à fumer aujourd’hui, après avoir arrêté depuis des années », lâche Iryna, heureuse d’avoir toute sa famille encore en vie. Coup de chance, aussi, pour Olha : c’est son fils de 16 ans qui, apeuré par une explosion d’il y a deux mois, a insisté pour se mettre à l’abri bien avant la pluie de missiles tombée vers 1 h 30 du matin.
Mais le sort en a voulu autrement pour les occupants du sixième étage. Lors de la nuit infernale, une mère de famille accourant vers l’abri a été tuée sur le coup par un missile qui a aussi blessé ses deux enfants de 6 et 3 ans, aujourd’hui orphelins à jamais.
À la peine sur le champ de bataille, le Kremlin choisit l’escalade. L’économie russe s’enfonce dans le marasme, alors que Kiev multiplie les frappes sur les raffineries russes, manne de l’effort de guerre. Mais la défense aérienne ukrainienne, victime de l’aide américaine détournée, dévoile ses lacunes. Alors, le Kremlin frappe encore et encore. Rebelote le 2 juin, aux petites heures de la nuit. La sirène aérienne se met à hurler. Le souterrain du métro s’emplit de visages endormis, chacun déroulant son tapis de sol, guidé par des gestes d’automate. La foule grandit sur les quais, au gré des salves bruyantes renvoyant les secousses jusque sous terre. Un déluge de 656 drones et de 73 missiles sur toute l’Ukraine qui fera, rien que dans la capitale, 7 morts et 90 blessés.
Une aube noire se lève sur Kiev, sonnant le glas de l’attaque. Le ciel se tait, s’enfume d’un large panache cendré. À peine l’alerte est-elle levée que le quotidien reprend ses droits. Il est cinq heures, un camion à ordures rugit dans une rue étroite. Et voilà que les cafés branchés rouvrent leurs portes comme si de rien n’était. Et que les vendeuses inamovibles de Loukianivska réinvestissent leur place défigurée, avec sans doute quelques heures de sommeil en moins.


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