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L’Antiquité invente la monnaie pour fluidifier les échanges de biens et l’ère moderne commercialise des services à grande échelle. Aujourd’hui, presque tous les rapports sociaux entrent dans une logique marchande ou fiscale. Il en résulte une socialité sans contraintes affectives ni morales, mais dégradée. La mise à prix du social a elle-même un coût: une vie solitaire et fade
Les amitiés les plus fortes se nouent dans l’adversité : à la chasse au mammouth, à la guerre, dans des explorations aventureuses et sous les coups durs de l’existence ; bref, quand il est question de vie et de mort. Dans les sociétés modernes de marché, l’équivalent du mammouth est disponible sous forme de barquettes dans les grandes surfaces, la guerre est faite à bonne distance par des professionnels, les aventures se vivent sur son canapé via Netflix et la mort est repoussée au-delà des 80 ans – non grâce aux amis, mais aux médecins.
L’amitié était une nécessité sociale dans les sociétés archaïques, où l’entraide conditionnait la survie. Désormais, c’est l’Etat (policier, providentiel et fiscal) qui garantit notre sécurité, santé et « solidarité ». En un mot, on paye les services qu’offrait autrefois l’amitié.
Celle-ci ne disparaît pas, mais perd son fondement anthropologique. N’étant plus nécessaire objectivement (mais seulement plaisante affectivement), elle s’érode et perd en intensité[1].
Extension du domaine monétaire
Or ce qui est vrai de l’amitié l’est aussi pour (presque) tous les rapports sociaux. On n’élève plus ses enfants comme jadis : on paye des nounous, des crèches, des écoles et des collèges ; on ne s’occupe plus de ses vieux parents : on paye des EHPAD et des aides à domicile ; on ne fait plus l’aumône aux pauvres ni de dons à l’église : on paye des impôts pour que l’Etat se charge de la misère ; on ne règle plus les troubles sociaux en opposant aux malfaiteurs l’unité communautaire villageoise : on paye des services de police.
En un mot, le commerce et l’administration remplissent les fonctions autrefois dévolues à l’amitié, à la parentalité, à la famille et à la communauté. Comme la bureaucratie administrative est un coût, on peut dire que (presque) tout a désormais un prix.
C’est évidemment un grand soulagement, car il est impossible d’élever ses enfants, soigner ses aïeuls et faire la police tout en travaillant d’une façon productive. La vie moderne requiert la délégation (et la monétarisation) de certaines tâches sociales.
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La vie hypermoderne étend cette logique au-delà encore : ce sont tous les services pouvant être rendus à des proches qui font désormais l’objet d’un commerce. On n’a plus besoin de troquer ni de prêter, puisqu’il y a des boutiques, des banques et des cagnottes en ligne ; plus besoin de protection, puisqu’il y a des alarmes et des vidéo-surveillances ad hoc ; plus besoin d’héberger, puisqu’il y a Airbnb.
De plus, on ne va plus au cinéma depuis que tous les films et séries sont visibles de chez soi ; rarement au restaurant, puisqu’Uber Eats est plus pratique ; et on pratique moins de sport d’équipe, car chacun a sa salle de fitness de quartier.
Restriction du champ des contraintes
Le point commun de tous ces comportements est de minimiser les contraintes. Toute relation sociale implique des formes d’autodiscipline : politesse, bienséance, devoir moral, engagement affectif, respect des règles diverses de la socialité.
Nous supportons les contraintes qui s’imposent à nous mais évitons celles qui deviennent optionnelles. Quand une réunion « en hybride » est programmée, la « visio » est préférée au « présentiel ». Quand on peut régler un problème par téléphone plutôt que « de visu », on ne se déplace pas, et quand on peut le traiter par courriel, on ne téléphone pas.
Il en va de même hors du monde professionnel : quelques échanges sur WhatsApp permettent d’entretenir une relation sans l’embarras d’un rendez-vous fixé à l’avance, dans un lieu qui nécessitera de sortir de sa chambre et comportant, comme toute aventure, son lot d’incertitudes – tandis que le plaisir de visionner une série sur son canapé est garanti.
De même que le porno tend à remplacer les relations sexuelles[2], les réseaux sociaux remplacent les amitiés. Ce sont des substituts de moindre qualité, certes, mais les bénéfices (shoot de dopamine) sont assurés.
© BALEYDIER/SIPASensiblerie, cocooning et isolement
Nous agissons comme si nous voulions rester le plus possible dans une bulle protectrice – sa zone de confort, son domicile, son lit. La sécurité est la première et la plus fondamentale des libertés, mais nous assistons à une inflation du sentiment d’insécurité : insécurité physique, psychologique, émotionnelle, culturelle et intellectuelle (ne pas être trop contrarié dans ses opinions). Pour nos âmes sensibles, tout se passe comme si la moindre contrariété était insécurisante[3].
Or tout rapport à l’autre incite au décentrement, c’est-à-dire à un inconfort psycho-affectif. Nous mettons donc autrui à bonne distance pour s’éviter le désagrément d’être confronté à sa différence. C’est ainsi que les couples peinent de plus en plus à se former, à se stabiliser et à enfanter. Trop de contraintes et d’incertitudes, trop de remous affectifs, bref, trop d’altérité. Pour la « civilisation du cocon »[4], autrui est un risque (de déception et d’incompréhension) que l’on préfère ne pas prendre (les substituts numériques sont plus « safe »).
La sécurisation des rapports sociaux – monétisation et institutionnalisation
Les rapports sociaux fondés sur le don et le contre-don, l’aide reçue et l’aide apportée, l’invitation donnée et l’invitation rendue, sont des encombrements psychiques. Nous nous en libérons en payant des services, qui assurent notre tranquillité affective et notre repos moral.
L’argent est une excellente façon d’éviter les pressions affectives. Je paye, donc j’ai la paix. Le coût des « services psychosociaux » privés et publics est devenu colossal, mais, au moins, notre charge mentale interpersonnelle est allégée. Nous sommes des contribuables, mais nous ne sommes plus redevables. Les tracasseries de la coopération sont remplacées par la simplicité des transactions. Ainsi, avoir de l’argent neutralise nombre d’obligations sociales[5].
Si le service n’est pas à la hauteur de son prix, on peut actionner des voies de recours, prévues par le contrat ou par le droit. La contractualisation, la juridicisation et la judiciarisation des rapports sociaux obéissent à la même logique : s’épargner les tensions psychiques qui surviennent dans les relations humaines.
L’impératif biopsychologique du moindre effort et l’économie des incitations
A regarder les choses froidement (d’un point de vue évolutionnaire, anthropologique ou socioéconomique), la plupart de nos activités sociales peuvent être comprises comme un rapport contrainte-bénéfice. Quand faire beaucoup d’enfants apporte une aide pour le travail à la ferme et constitue une sécurité pour ses vieux jours, on en fait beaucoup ; mais quand ils vont à l’école, deviennent un coût et qu’il existe des caisses de retraite, on en fait moins. Quand la solidité du couple est une nécessité économique, on se marie pour la vie ; mais quand la prospérité économique, le travail des femmes et la sécurité sociale garantissent l’indépendance économique des divorcés, on divorce massivement. Quand s’entourer d’amis sécurise une existence précaire, on contracte des amitiés fortes ; mais quand il existe des filets de sécurité institués, nos amitiés s’émoussent.
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En effet, la parentalité, la conjugalité et l’amitié ont un coût, mais nous sommes programmés (par la sélection naturelle) pour économiser nos efforts et diminuer notre stress (social et psychosocial)[6]. Les investisseurs et les commerciaux de nos sociétés capitalistes l’ont parfaitement compris: une part énorme des biens et services proposés consiste à épargner des efforts et des peines.
A titre individuel, on peut déjouer la logique de l’intérêt et du moindre effort (physique, psychologique ou moral), mais à l’échelle d’une société entière, les gens font ce que dictent leurs inclinations naturelles et suivent la logique des incitations socioéconomiques. D’où le caractère (presque) irrésistible de la monétisation des rapports humains.
Retrouvons l’air de la liberté
Il en résulte une société atomisée, où l’amitié est à la peine, où les couples se déchirent et où la fécondité est au plus bas. Chacun se retrouve seul face à ses écrans et personne n’est satisfait de cette bunkerisation affective. Nous minimisons les contraintes sociales, mais subissons l’ennui et l’apathie d’une vie sur-sécurisée.
Les vraies joies requirent des prises de risque. En minimisant les peines et l’inconfort, nous nous privons de l’intensité vitale. Dans une société où (presque) tout relève du marché et du fisc et où, en conséquence, nous sommes amenés à tout examiner en termes de rapport qualité-prix et de coût-profit, on peut dire qu’il faut refaire les calculs. Le prix est trop fort. Quitte à conserver le langage du profit, disons que l’engagement civique, social, amical, conjugal et parental est un « investissement » plus rentable, à terme, qu’une vie confortable mais rabougrie. L’amour et l’amitié authentiques font oublier tous les inconforts.
Sortons de nos bulles aseptisées, limitons la bureaucratie[7] et respirons la liberté à pleins poumons. Cette liberté elle-même, quand on sait en jouir, vaut plus que l’absence de contrainte.
[1] D. Cox, “American Men Suffer a Friendship Recession”, Survey Center on American Life, 6 juil. 2021; B. Ward, “Americans are choosing to be alone”, The Washington Post, 23 nov. 2022. Voir aussi les données de l’American Time Use Survey, ou encore le blog The Friendship Recession.
[2] Le fait que les jeunes générations fassent moins l’amour est désormais un phénomène bien documenté. L’addiction aux écrans est souvent placée en tête des explications.
[3] J. Haidt, G. Lukianoff, The Coddling of the American Mind [2015], Penguin, 2019. Voir aussi J. Haidt, Génération anxieuse [2024], Les Arènes, 2025.
[4] V. Cocquebert, La civilisation du cocon, Arkhê, 2021.
[5] S. Bohler, Striatum, Bouquins, 2023, p. 181-185.
[6] S. Bohler, Le Bug humain, R. Laffont, 2019, p. 100-104. Voir aussi ses considérations sur le cortex cingulaire dans Où est le sens, R. Laffont, 2020.
[7] Limiter n’est pas éradiquer. Il n’est pas question de revenir à une société archaïque sans Etat, ni école, ni droit au divorce, ni sécurité sociale.


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