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Le petit père du peuple

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Non ! Pas un autre texte sur la démission de François Legault ? Il prend sa retraite. Et puis ? Un simple politicien. Comme tant d’autres. Regardez déjà ceux qui risquent de le remplacer. Pensez-vous qu’ils seront bien différents ?

Tout le monde a déjà disséqué les propos tenus à l’occasion de cette démission. Permettez-moi tout de même une observation. Deux peut-être ? D’accord, juste une…

Au moment d’annoncer son départ, François Legault a commencé par égrener une flopée de prénoms. On se serait cru à une cérémonie de remises de prix. Un de ces moments où un acteur entreprend de remercier la terre entière, à commencer par sa mère.

« Je veux remercier Brigitte. Bien sûr, au parti. Stéphane » aussi. À propos de ce dernier, le premier ministre a cru bon préciser qu’il prononçait « le seul discours que ce n’est pas lui qui a écrit ». Qui s’en serait aperçu ?

Puis, François Legault s’est lancé dans l’énumération d’autres prénoms. « Claude, l’adjointe de Martin ». Martin Koskinen, sans doute. Son directeur de cabinet. L’homme se présente, sur le réseau X, comme « autodidacte assumé » : le diplôme de service dans l’industrie du gros bon sens. Où le retrouvera-t-on bientôt ? Pour sa part, Florence Plourde, conseillère aux communications du premier ministre, vient d’être engagée par l’Institut économique de Montréal, le porte-voix québécois des ayatollahs du marché.

La litanie s’est poursuivie : « Lyne et Nicole, du bureau de comté ». Puis « Pascale, Charles, Mario, Yves, Dominique, David, l’autre Martin ». Et une autre couche : « Guillaume, Annabelle, Evan, Manu, Catherine, Marie-Christine, Tadros, Émilie, Mathias. »

Cette proximité, affichée par l’usage du prénom et du tutoiement, contraste avec des mœurs politiques plus policées. Imaginez-vous un Robert Bourassa, un René Lévesque ou un Jacques Parizeau, dans un discours officiel, présenter leurs proches collaborateurs de cette manière ?

En tutoyant ses commettants, le premier ministre affiche sa conviction d’être en famille. Rien ne lui fait plus plaisir, dit-il d’ailleurs, que ce sens familial au sein de son parti. Dans certains cas, cela frôlait tout de même un peu l’inceste politique.

Il était d’autant plus particulier d’entendre M. Legault égrener son chapelet de prénoms qu’une des grandes réalisations de son gouvernement, paraît-il, aura été d’imposer le vouvoiement à l’école. Les classes manquent. Les profs s’épuisent à force d’être traités avec désinvolture. Les écoles tombent en ruine. Mais on érige le vouvoiement en nécessité pédagogique, tandis que la classe politique, elle, se tutoie et s’embrasse à bouche que veux-tu.

L’imparable Bernard Drainville, réagissant à la démission de son premier ministre, en a parlé comme d’un père. « Ce n’est pas exagéré de dire que c’est le père de famille qu’on perd », a-t-il déclaré. François Legault s’est, de fait, volontiers présenté sur ce mode paternaliste. Rien de bien original. On peut penser, dans le genre, à Lucien Bouchard. À Maurice Duplessis, aussi.

Cette figure du petit père du peuple réduit la société à une garderie d’enfants plutôt qu’à un espace traversé par des principes actifs, des conflits féconds et des rapports de force susceptibles de produire autre chose que de l’obéissance programmée.

Les échanges dynamiques, pourtant au cœur de l’esprit démocratique, n’ont jamais tellement emballé François Legault. L’homme n’a pas fondé pour rien un parti où lui seul adoube, en définitive, ses candidats. Quand le père plie bagage, le parti s’en trouve à devoir définir en vitesse des modalités pour assurer sa continuité puisqu’aucun processus du genre n’avait jamais été envisagé.

Alors même que le capitaine quitte le navire, Bernard Drainville s’est empressé d’affirmer que l’une des grandes réalisations de sa formation avait été de repenser le monde syndical. Si bien que, selon lui, au chapitre du bilan de François Legault, « beaucoup de gens vont se réjouir qu’on ait un mouvement syndical qui est plus raisonnable », en ajoutant que cela sera « plus démocratique ». Au cours des derniers mois, la CAQ n’a cessé de dépeindre les syndicats comme des ogres ventripotents, presque capables d’avaler les enfants vivants, dans une volonté de dépolitiser les citoyens.

Dans son aveu d’abandon, François Legault a longuement fait reluire son bilan devant la caméra, sans considérer cette fois les syndicats. Reste que, dans cette petite maison qu’est la nation qu’il prétend protéger, la menace vient toujours d’ailleurs, de ceux qui ne partagent ni ses codes ni ses valeurs. Une fois de plus, il a donc désigné les immigrés. Dans la famille telle que l’envisage M. Legault, les orphelins et les laissés-pour-compte politiques apparaissent de plus en plus nombreux.

En jetant l’éponge, François Legault a déclaré que « les enseignants sont les personnes les plus importantes dans notre société, après les parents ». Cette phrase, Gabriel Nadeau-Dubois l’a trouvée belle. J’ai dû me pincer. En effet, à moins d’oublier tout ce qu’elle charrie comme vision infantilisante du social, cette affirmation relève, en vérité, d’une aberration. Faut-il rappeler que ce gouvernement a fait la sourde oreille aux revendications des enseignants ? Que son projet de maternelles pour les 4 ans a sombré ? Que les salaires de misère consentis aux éducatrices de services de garde les encouragent surtout à changer de métier ? Que l’effondrement des infrastructures scolaires n’a pas été arrêté ? Et que les scandales financiers, en parallèle, se sont multipliés ?

Une société n’est pas une famille. Un gouvernement n’est pas un parent. En cultivant cette confusion jusqu’au bout, François Legault aura voulu transformer la critique en impolitesse et la dissidence en faute morale. C’est une manière de gouverner qui rabat le politique au ras des pâquerettes, qui moralise le conflit et attise les peurs jusqu’à en grossir les traits, selon un évangile populiste qui nous éloigne un peu plus, hélas, d’une pleine réappropriation de la vie démocratique.

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