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Le “pari risqué” d’Hugo De Stoop de rendre le recyclage des bateaux durable et… profitable

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Hugo De Stoop, l'ancien patron d'Euronav, porte à son bras droit un bracelet où il est écrit "Why worry ?". Il nous le montre en disant : "je n'ai pas de raison de m'inquiéter, je fais confiance à la vie qui m'a jusqu'à présent énormément gâté."

Le ton est donné. L'ancien CEO de la société de transport maritime de pétrole brut – rebaptisée CMB.Tech – ne s'apitoie pas d'avoir dû quitter son poste en 2023. Comme il ne montre aucun stress par rapport au projet, pourtant très audacieux, de recyclage de navires marchands dans lequel il s'est lancé.

Quand il était aux commandes d'Euronav (de mai 2019 à mai 2023), Hugo De Stoop faisait partie des fervents partisans d'une fusion avec le géant Frontline aux mains du milliardaire norvégien John Fredriksen. Mais il s'est heurté à l'opposition des Saverys qui, à l'époque, avaient racheté une minorité de blocage de 25 % du capital.

Deux mois pour une pause

Une fois remercié, il a beaucoup discuté avec sa femme, qui a créé le centre de détox et de ressourcement Hoona, à Tervuren. "Ce fut la première à m'avoir conseillé de prendre du temps pour réfléchir à l'avenir. Elle m'a aussi rappelé que, comme CEO, je n'étais jamais vraiment en vacances. Et c'est vrai que la pression et la charge mentale d'un CEO sont permanentes".

Le CEO d'Euronav Hugo De Stoop prend la porte

Son départ, acté en juin 2023, est le fruit d'un accord négocié. Il touche une année de salaire, comme prévu contractuellement. Il vient d'avoir 50 ans. Il se laisse deux mois pour faire une pause. Ce n'est qu'en septembre qu'il va voir des chasseurs de têtes. Il finit par briguer un poste de CEO d'une société du Bel 20, qui lui échappe de justesse sur fond de nomination politique. "Les dés étaient pipés". Ne pas avoir été retenu a provoqué "une grosse déception envers le système, en particulier dans les sociétés où l'État est actionnaire. Je n'ai jamais été très doué pour la politique interne", reconnaît-il.

Navires en fin de vie

Ce sera sans doute le déclic pour se lancer dans tout autre chose. Il va étudier en profondeur une idée qui concerne la face sombre et méconnue du démantèlement de navires marchands en fin de vie. "Je ne crois pas à la bonne conscience de l'être humain. In fine, c'est toujours l'intérêt économique qui l'emporte. Si on veut que les choses changent, il faut créer un business plus profitable que l'existant. Cette idée, je l'ai testée pendant mon étude de faisabilité. C'est un pari risqué qui prend du temps — 5 à 7 ans avant le premier retour. Mais le vrai risque pour moi, c'est de ne pas essayer."

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Les hommes travaillent au chalumeau pour dépecer les carcasses des bateaux qu'on vient échouer à marée haute. Ils sont comme des fourmis qui s'attaquent à un lézard mort. C'est un travail extrêmement dangereux ou de nombreuses personnes perdent leur vie chaque année."

Ce qu'il va raconter est effrayant tant il est révélateur d'une main-d'œuvre et d'une planète mal traitées. "Aujourd'hui, on démantèle 85 à 90 % de tous les grands bateaux sur les plages du Sud-Est asiatique de manière entièrement manuelle. Les hommes travaillent au chalumeau pour dépecer les carcasses des bateaux qu'on vient échouer à marée haute. Ils sont comme des fourmis qui s'attaquent à un lézard mort. C'est un travail extrêmement dangereux qui coûte la vie à de nombreuses personnes chaque année. De plus, tout ce qui ne peut pas être revendu, produits hautement toxiques compris, est soit laissé sur la plage à la merci de la marée suivante, soit abandonné sans le moindre traitement préalable, contrairement à ce qui se ferait en Europe".

Parachute doré de 1,7 million pour l'ex-CEO d'Euronav

Acier de haute qualité

C'est dans des pays comme l'Inde, le Bangladesh ou le Pakistan que ces bateaux vont être échoués. Ils sont rachetés par des intermédiaires locaux qui, pour la plupart, vont revendre les navires en pièces détachées, sans jamais valoriser l'acier à la hauteur de sa véritable qualité. "L'acier se recycle extrêmement bien en utilisant un four électrique, qui se nourrit de ferraille en dégageant beaucoup moins de CO2 qu'un haut-fourneau classique", explique Hugo De Stoop.

Or il faut savoir qu'un bateau du type porte-conteneurs représente "jusqu'à 45 000 tonnes d'acier homogène de haute qualité. Aujourd'hui, il n'y a que deux usines en Europe qui produisent de l'acier plat de cette qualité en utilisant des fours électriques", poursuit l'ancien CEO. Cette qualité est essentielle : la performance d'un four électrique dépend directement de celle de la ferraille qu'on y enfourne, et les navires en fin de vie constituent l'une des rares sources d'acier recyclé homogène et de haute qualité, indispensable pour alimenter les nouveaux fours électriques qui se construisent un peu partout en Europe, précisément pour décarboner sa production d'acier.

Il ne s'agit d'ailleurs pas seulement de relocaliser cette activité en Europe, mais de la mener autrement : avec des équipements capables d'extraire toute la valeur de cet acier de haute qualité, dans une véritable logique d'économie circulaire. "C'est dommage de faire partir à l'étranger ces milliers de tonnes d'acier recyclables", sachant que 40 % de tous les bateaux du monde appartiennent à des Européens.

Investissement de 400 millions

Pour mener à bien son projet, Hugo De Stoop s'est associé avec "deux passionnés", qui étaient dans le même créneau. Ils ont levé un peu plus de 5 millions d'euros pour la recherche et le développement via leur société Marine Metals. Ils ont même obtenu 1,7 million d'un fonds européen Feder. Une très grande société japonaise, proche des milieux européens de décarbonation, a aussi mis de l'argent. "Le but est de démanteler le premier bateau en 2029". Tous les aspects juridiques ont été réalisés avec l'aide de l'IA. "Je n'ai pas eu recours à un avocat, une véritable économie pour une start-up".

Après le départ du CEO Hugo De Stoop, qui pour reprendre la barre d'Euronav ?

Mais Hugo De Stoop n'est évidemment pas au bout de ses peines. La technologie doit encore faire ses preuves. Il se donne jusqu'à fin 2026 pour le démontrer. "On y est presque !". Et puis, si tout va bien, il faudra trouver un terrain pour construire une usine. Il faudra aussi dénicher des investisseurs pour financer le coût de l'usine évalué à… 400 millions d'euros.

Il faudra aussi convaincre les armateurs. Car, pour le moment, c'est en Asie du Sud-Est qu'ils obtiennent le meilleur prix pour la vente de bateaux en fin de vie. Hugo De Stoop espère avoir un coup de pouce grâce à un sursaut de l'Europe. "L'acier est stratégique pour l'Europe. Si on ne saisit pas cette opportunité, c'est 40 % du tonnage mondial, et donc de l'acier, qui part à 7000 km".

Il est évidemment conscient que cela va marcher "seulement si les politiciens comprennent l'enjeu stratégique et souverain". D'après lui, "c'est une opportunité unique qui s'offre à l'Europe".


Série estivale – Il y a une vie après avoir été CEO (5 et fin)

Après la face cachée de certains lieux touristiques, le parcours de milliardaires russes, les métiers de la table dans la restauration et les nouveaux grands noms du sport-business, La Libre Eco est partie à la rencontre de CEO belges qui ont changé de cap professionnel. Pourquoi ont-ils décidé de changer de cap ? Comment ont-ils rebondi ? Une série en cinq volets entamée le 8 août.

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