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Paru en 2025, Le Nouvel Ordre post-occidental d’Alexandre Del Valle est un essai géopolitique majeur qui dépasse le simple constat du déclin occidental pour en analyser les causes profondes : l’échec du néoconservatisme américain, l’émergence d’une multipolarité conflictuelle, et l’effritement culturel de l’Occident. L’auteur, connu pour ses positions souverainistes, y développe une thèse ambitieuse : l’Occident n’est plus l’architecte incontesté de l’ordre mondial, mais un acteur parmi d’autres, contesté et affaibli par ses divisions internes et externes.
1. Les hésitations stratégiques des États-Unis : entre néoconservatisme et repli isolationniste
1.1. L’héritage néoconservateur et son échec retentissant
Del Valle retrace les racines du néoconservatisme, né de l’anti-totalitarisme des intellectuels ex-marxistes (comme Irving Kristol) et de la conviction en la supériorité morale de la démocratie libérale. Après 1991, cette doctrine s’incarne dans l’unilatéralisme américain, avec pour objectif d’étendre la « zone de démocratie » et d’éradiquer les régimes hostiles.
L’apogée sous Bush Jr. : de la théorie à la pratique. Les attentats du 11 septembre 2001 offrent aux néoconservateurs l’opportunité de mettre en œuvre leur vision. L’administration Bush, influencée par des figures comme Dick Cheney ou Paul Wolfowitz, lance deux guerres :
- L’Afghanistan (2001) : intervention légitimée par la lutte antiterroriste, mais qui s’enlise dans un conflit sans fin.
- L’Irak (2003) : guerre fondée sur des prétextes fallacieux (armes de destruction massive), qui discrédite les États-Unis, déstabilise le Moyen-Orient, et renforce l’Iran et les groupes jihadistes.
Un bilan géostratégique désastreux Del Valle dresse un constat sévère :
- Crédibilité américaine ruinée : l’absence d’ADM et les exactions en Irak transforment l’image des États-Unis en celle d’une puissance impériale et hypocrite.
- Déstabilisation régionale : le renversement de Saddam Hussein profite à l’Iran et plonge la région dans le chaos (Daech, guerres sectaires).
- Affaiblissement stratégique : les guerres coûteuses détournent les ressources américaines de l’Asie-Pacifique, où la Chine monte en puissance.
- Fracture atlantique : l’unilatéralisme de Bush aliène les alliés européens (France, Allemagne), affaiblissant la cohésion occidentale.
Conclusion : Le néoconservatisme, par son hubris, a accéléré la fin de l’ordre unipolaire et ouvert la voie à un monde multipolaire.
1.2. La rupture « America First » et ses limites
L’élection de Donald Trump en 2016 marque un rejet du néoconservatisme. Del Valle analyse le trumpisme comme une doctrine cohérente, fondée sur :
- Un réalisme transactionnel : Fin de la promotion démocratique ; les alliances deviennent des contrats à renégocier.
- Un désengagement militaire : Retrait d’Afghanistan, de Syrie, et fin des « guerres infinies ».
- Un nationalisme économique : Guerre commerciale avec la Chine, tarifs douaniers, et méfiance envers le multilatéralisme.
- Une défiance envers l’État profond : Trump conteste les élites bureaucratiques et médiatiques, perçues comme des relais du globalisme.
Un héritage paradoxal Malgré ses ambitions, Trump n’a pas pu imposer une doctrine uniforme :
- Résistance bureaucratique : Une partie de l’appareil d’État (CIA, Pentagone) sabote ses initiatives (ex. : rapprochement avec la Corée du Nord).
- Politiques schizophréniques : Rhétorique isolationniste couplée à des actions interventionnistes (assassinat de Soleimani, sanctions contre l’Iran).
- Confusion chez les alliés : Les menaces contre l’OTAN et les accords unilatéraux poussent l’Europe à chercher une autonomie stratégique.
L’ère Biden : un retour en demi-teinte Biden tente de restaurer l’internationalisme libéral, mais :
- Le retrait d’Afghanistan (2021) est chaotique et entame la crédibilité américaine.
- La guerre en Ukraine (2022) force les États-Unis à se réengager en Europe, diluant leurs ressources face à la Chine.
- Un leadership contesté : les alliés traditionnels (Arabie Saoudite, Inde) adoptent une neutralité prudente, coopérant avec Moscou et Pékin.
Perspective : Le second mandat de Trump pourrait radicaliser la rupture avec l’État profond, accélérant la reconfiguration géopolitique1.
2. La multipolarité : une nouvelle structure du pouvoir mondial
2.1. La fin de l’unipolarité et l’émergence d’un monde multipolaire
Del Valle affirme que le « moment unipolaire » (1991-2020) est révolu. La multipolarité n’est pas un simple rééquilibrage, mais un changement de paradigme :
- Multiplication des centres de décision : refus de la soumission à une hégémonie extérieure.
- Coexistence de modèles politiques divergents : Démocraties libérales, autocraties capitalistes, théocraties.
- Compétition entre « sphères de co-prospérité » : zones d’influence organisées autour d’une puissance pilote (ex. : la Chine et ses « nouvelles routes de la soie » ; réactivation agressive de la doctrine de Monroe).
- Fin du monopole occidental sur la narration historique : Les autres civilisations rejettent l’universalisme libéral.
Causes profondes :
- L’échec des guerres d’Irak et d’Afghanistan.
- La crise financière de 2008, perçue comme un échec du capitalisme anglo-saxon.
- L’exportation agressive de normes sociétales progressistes, qui provoque un réveil des souverainetés.
2.2. Cartographie des pôles de puissance
Del Valle dresse un tableau détaillé des acteurs clés :
a. La Chine : l’architecte d’un ordre alternatif
- Projet révisionniste : démanteler l’ordre américain en Asie (militarisation de la mer de Chine, pression sur Taïwan).
- Projet constructif : bâtir un ordre sinocentrique via les « nouvelles routes de la soie », combinant contrôle économique, influence géopolitique, et promotion d’un modèle autoritaire.
- Un capitalisme de civilisation : la Chine exporte un modèle de développement hiérarchique, opposé au « chaos » démocratique.
b. La Russie : la puissance « désordonneuse »
- Capacité de déstabilisation : interventionnisme militaire (Syrie, Ukraine), guerre informationnelle, et instrumentalisation des ressources énergétiques.
- Avant-garde idéologique conservatrice : Poutine promeut les « valeurs traditionnelles » (famille, religion, patrie) contre le « libéralisme décadent ». Ce discours séduit les mouvements populistes en Europe et aux États-Unis.
c. L’Inde : le « swing state » civilisationnel
- Une démocratie non occidentale : l’Inde hésite entre le QUAD (alliance avec les États-Unis, Japon, Australie) et son partenariat historique avec la Russie.
- L’hindutva : le nationalisme hindou en fait un contrepoids culturel à l’islamisme et au progressisme occidental.
d. Les puissances régionales révisionnistes
- Turquie : Néo-ottomane, elle joue un double jeu (OTAN + achat de S-400 russes).
- Iran : poursuit son projet d’expansion chiite et son opposition à Israël et aux États-Unis.
- Arabie Saoudite : Mène une politique étrangère autonome (guerre au Yémen, rapprochement avec la Russie via l’OPEC+).
2.3. Les cadres institutionnels alternatifs
- BRICS : symbole de la montée du Sud global, avec des institutions financières parallèles (Nouvelle Banque de Développement).
- Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) : une « OTAN eurasiatique » pilotée par la Chine et la Russie, visant à exclure l’influence occidentale d’Asie centrale.
Conclusion : Le centre de gravité géopolitique se déplace vers l’Eurasie, où se croisent les projets chinois, russe, indien, turc et iranien. L’Occident, et surtout l’Europe, y apparaît comme un acteur réactif, en perte d’influence.
3. Une multipolarité conflictuelle et instable
3.1. La fin de l’illusion libérale
Del Valle rejette l’idée que l’interdépendance économique garantit la paix. Au contraire :
- L’économie comme arme : sanctions, embargos, dépendances technologiques (ex. : puces taïwanaises, 5G chinoise).
- Guerre commerciale sino-américaine : illustration d’une « guerre par d’autres moyens », où les flux économiques sont militarisés.
3.2. Les théâtres de friction et le risque d’escalade
a. Mer de Chine méridionale et Taïwan
- La Chine revendique 90 % de la mer de Chine et militarise des îlots artificiels.
- Toute crise à Taïwan pourrait déclencher une confrontation directe entre les États-Unis et la Chine.
b. L’Ukraine : la guerre de la multipolarité
- Pour la Russie : refus de l’expansion de l’OTAN et redéfinition par la force des sphères d’influence.
- Pour l’Occident : tentative de sanctionner une puissance révisionniste, mais au prix d’une dépendance accrue à Washington et d’un rapprochement Moscou-Pékin.
c. Le Moyen-Orient : un chaos multipolaire
- Conflits par proxies entre l’Iran (soutenu par la Russie) et une coalition informelle (Arabie Saoudite, Israël, États-Unis).
- La Turquie mène une politique interventionniste autonome.
3.3. Le retour de la guerre conventionnelle
- Fin du « dividende de la paix » : les budgets de défense augmentent, et la dissuasion nucléaire retrouve une place centrale.
- Nouvelles formes de conflictualité :
- Guerre hybride : combinaison d’actions militaires limitées, de cyberattaques, et de désinformation (ex. : Crimée, Donbass).
- Guerre informationnelle : bataille pour le récit et la légitimité, utilisée par les régimes autoritaires contre les démocraties.
- Course aux technologies stratégiques : Espace, hypersonique, intelligence artificielle.
Conclusion : L’impossible gouvernance globale. Les instances multilatérales (ONU, G20) sont paralysées par les rivalités entre pôles. Les défis globaux (climat, pandémies) ne trouvent plus de solutions coordonnées2.
4. Le déclin de l’influence culturelle occidentale progressiste
4.1. Le « progressisme » comme idéologie hégémonique et auto-destructrice
Del Valle analyse le progressisme occidental (universalisme abstrait, déconstructionnisme, culte de la diversité, cancel culture) comme une idéologie qui :
- Divise les sociétés occidentales : clivages générationnels, éducatifs, et géographiques.
- Est rejetée par les autres civilisations : perçue comme un impérialisme culturel hypocrite, signe de décadence et de faiblesse.
4.2. La contre-offensive conservatrice globale
Un « axe des civilisations traditionnelles » (Russie, Chine, monde islamique, Inde) s’oppose au progressisme :
- Russie : défense des « valeurs traditionnelles » contre le « libéralisme décadent ».
- Chine : promotion d’un confucianisme autoritaire, opposé à l’individualisme occidental.
- Monde islamique : défense de la famille patriarcale et de la morale publique.
- Inde : nationalisme hindou (hindutva) face à l’universalisme libéral.
Coopération informelle : Ces acteurs bloquent les résolutions progressistes à l’ONU (droits LGBT+, avortement).
4.3. Conséquences géopolitiques
- Affaiblissement du bloc occidental : perte du soft power, incapacité à constituer des coalitions fondées sur des valeurs partagées.
- Légitimation des régimes autoritaires : ils se présentent comme les défenseurs de leur civilisation contre une idéologie destructrice.
- Crise de la volonté de défense : pourquoi se battre pour une civilisation dont les élites ont honte ?
Conclusion : Un choix civilisationnel pour l’Occident
Pour Del Valle, le déclin occidental est à la fois stratégique (hésitations américaines, montée des puissances révisionnistes) et culturel (rejet du progressisme, contre-offensive conservatrice). L’Occident, et surtout l’Europe, doit choisir :
- S’adapter à un monde dur, où la compétition entre civilisations remplace la coopération libérale.
- Disparaître en tant qu’entité historique autonome, incapable de défendre ses valeurs et ses intérêts.
L’ouvrage se clôt sur un constat sans appel : l’ordre post-occidental est déjà une réalité, et son avènement chaotique ne fait que commencer.
Jean Lamolie





























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