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Chaque fois qu’un homme commet un acte de violence au nom d’une idéologie misogyne, on parle de folie, de dérive individuelle, de cas isolé. Comme si le problème disparaissait dès qu’on le réduit à la psychologie d’un seul homme. Pourtant, la fusillade survenue lundi à Montréal et le manifeste laissé par son auteur racontent tout autre chose. Ils nous parlent d’un phénomène social bien réel que nous refusons encore trop souvent de nommer.
Oui, ce qui s’est passé est aberrant. Oui, le manifeste contient des propos choquants, haineux et profondément inquiétants. Mais le plus frappant, c’est de voir à quel point plusieurs semblent surpris. Comme si ces idées étaient apparues de nulle part. Comme si aucun signal d’alarme n’avait été lancé depuis des années.
Après la tuerie de Polytechnique, plusieurs analyses se sont concentrées sur la psychologie du meurtrier plutôt que sur le sens politique de son geste. En 1990, la sociologue Colette Guillaumin s’insurgeait déjà contre cette tendance et soutenait que l’attentat ne devait pas être vu comme « un acte dépourvu de sens ».
Trente-six ans plus tard, nous reproduisons la même erreur.
Le manifeste du tireur développe sur plus d’une centaine de pages une vision du monde profondément ancrée dans l’idéologie masculiniste et incel (« célibataire involontaire »). Les femmes y sont présentées comme responsables de la souffrance et de la solitude des hommes « ordinaires ». L’auteur affirme que l’émancipation économique des femmes aurait créé un monde où seule une minorité d’hommes serait désirée et soutient qu’il faudrait renverser cet ordre social en retirant les femmes du marché du travail afin qu’elles retrouvent une dépendance économique envers les hommes.
Des signaux qui s’accumulent
À travers ce discours peu original, les femmes ne sont plus des êtres humains autonomes, mais, encore une fois, que des ressources auxquelles certains hommes estimeraient avoir droit et dont ils auraient été privés.
Que les femmes soient explicitement désignées comme cibles ou non importe finalement peu. Le projet demeure le même : construire une société où elles perdraient leur autonomie afin de répondre aux besoins affectifs, sexuels et reproductifs des hommes.
Le masculinisme n’est pas apparu lundi matin. Il s’installe pernicieusement depuis des années sous notre nez.
Au moins dix féminicides ont été recensés au Québec depuis le début de l’année. Il y a quelques mois à peine, plusieurs personnes sonnaient l’alarme sur la montée du masculinisme dans les écoles québécoises. En février, la violence des réactions suscitées par les propos d’Elizabeth Lemay sur la solitude masculine donnait déjà un aperçu du climat actuel. Ce ne sont pas des phénomènes isolés. Ce sont des signaux qui s’accumulent.
Car oui, la solitude masculine existe sûrement. Oui, certains vivent de l’isolement ou de la détresse psychologique. Comme beaucoup d’autres gens. Mais reconnaître une souffrance ne signifie pas accepter l’explication proposée.
Ce manifeste repose sur une logique de victimisation absolue. Les hommes y sont présentés comme des victimes passives d’un système qui leur aurait volé l’amour et l’intimité. Pourtant, ce qui est présenté comme une perte est souvent la disparition de privilèges autrefois considérés comme normaux. Des privilèges qui reposaient sur la dépendance d’autres groupes, sur leur absence d’autonomie, sur la limitation de leurs droits, notamment des femmes confinées au foyer.
Toujours des hommes
Le plus inquiétant dans cette histoire n’est donc pas seulement le geste commis. C’est le fait que le discours qui le sous-tend n’a rien de nouveau. Que les avertissements se multiplient depuis des années. Et que nous continuions malgré tout à banaliser le phénomène en parlant de folie individuelle ou de « discours digne du Moyen Âge », pour reprendre Le Journal de Montréal, comme si ces idées appartenaient au passé plutôt qu’à notre présent.
Chaque fois que nous réduisons ces événements à un homme seul, nous évitons de regarder le problème en face. Chaque fois que nous répondons par un « not all men », nous passons à côté de l’essentiel. Bien sûr que ce ne sont pas tous les hommes. Mais ce sont toujours des hommes.
La véritable question est la suivante : combien d’autres signaux faudra-t-il avant que nous prenions enfin au sérieux la montée du masculinisme violent ? Combien d’autres féminicides, combien d’autres jeunes séduits par ces discours, combien d’autres actes de violence faudra-t-il avant que nous cessions de traiter ces événements comme des exceptions plutôt que comme les symptômes d’un problème collectif ?


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