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Le mariage Trump-Poutine ou la géopolitique de l’opacité

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Sorti en 1979, le film Stalker, réalisé par Andreï Tarkovski, relatait l’histoire d’une expédition dirigée par un personnage éponyme, devant guider ses deux clients (l’un écrivain et l’autre scientifique) à travers un endroit étrange simplement appelé « la Zone ».

« La Zone » est un lieu à la topographie en perpétuelle reconfiguration où rien n’est là où l’on s’y attend. Seul le guide, le « stalker », est en mesure de retrouver son chemin à travers cet espace en constante mutation. Au cœur de ce no man’s land se trouve une pièce mystérieuse possédant une faculté incroyable, celle de réaliser tous les désirs de ceux qui y entrent.

La réalité géopolitique de l’ère postpandémique n’est pas sans rappeler l’atmosphère du film de Tarkovski. Si les paysages familiers ont laissé place à des contrées étranges aux horizons incertains, c’est qu’une importante reconfiguration est en cours, faisant en sorte que les repères d’hier ne sont plus là où on s’attend à les trouver.

Fluctuations

La réalité de Donald Trump obéit d’ailleurs aux mêmes règles que celles de « la Zone ». Variant d’une journée à l’autre, les « faits » y sont sujets à de constantes fluctuations, se dilatant au gré des objectifs du moment.

Milliardaire lors de son discours à la foule, il ne dispose plus que de quelques sous le lendemain, lorsque vient le temps de remplir sa déclaration de revenus. Il prétend une chose et son contraire. Mais aussi, que les immigrants mangent des chiens et des chats. Que les élections ont été truquées. Que Zelensky est un dictateur et qu’il a déclenché la guerre. Puis le dédit le lendemain. Avant de le redire. Ou pas.

Mais il faut rendre à César ce qui lui appartient. Toutes ses salades lui auront permis de s’emparer du pouvoir. Et deux fois plutôt qu’une. Ce que Donald et Vladimir ont en commun à ce niveau est d’obéir, l’un comme l’autre, aux principes de la realpolitik. Si la doctrine Trump repose sur une logique du congédiement, celle de Poutine fonctionne sur le mode de l’assassinat.

Tous ceux qui ont déplu à l’un ont été virés, tous ceux qui se sont opposés à l’autre sont soit morts, soit en exil, soit en train de croupir dans de sinistres prisons de Sibérie. Que l’on choisisse de les faire empoisonner au polonium ou de les poursuivre pour 10 milliards, l’objectif demeure toujours de faire taire tout opposant au discours officiel.

Machiavel

Trump et Poutine sont deux personnages tout droits sortis du Prince de Machiavel. L’un est un prince de l’économie, produit d’un système capitaliste expansionniste, alors que l’autre est un prince du politique, fils d’une bureaucratie totalitaire gris foncé.

Mais c’est aussi en partie l’Amérique qui crée Poutine, et le modèle soviétique qui fabrique Trump, dans un étrange effet miroir issu de la compétition pour la suprématie géopolitique entre les deux superpuissances de l’époque. Ce que certains nomment la « russification des États-Unis » n’est possiblement qu’un retour de balancier, l’occidentalisation de la Russie postsoviétique s’accompagnant d’étranges effets imprévus. La lutte entre le capitalisme et le totalitarisme n’aura peut-être au fond été qu’un processus de synthèse.

Le prince ayant toujours avantage à dissimuler ses véritables intentions, il tend à rendre la réalité plus difficile à comprendre pour ses opposants. D’où, en partie, la difficulté d’une lecture politique de « ce qui est en train de se produire ». Pourtant, certains repères demeurent.

Prisonnier

De facto, Poutine n’est pas seulement le maître du Kremlin. Il en est aussi le prisonnier. À force de sévices et de cruauté, d’attentats à la bombe et de violations du droit international, il ne peut plus aspirer au statut de « simple citoyen ». S’il quittait le pouvoir, des gens s’en prendraient à sa fortune, ou encore pire, à sa vie.

Ne pouvant plus s’éloigner du haut château, il se voit donc condamné à une fuite vers l’avant. L’invasion de l’Ukraine en est peut-être un exemple. Ses tentatives de déstabiliser les démocraties occidentales en sont un autre. Poutine doit exporter la corruption à l’extérieur des frontières de la Russie afin de normaliser sa condition.

Ce que Poutine et Trump ont en commun à ce niveau est remarquable. Pourquoi Trump avait-il tant besoin de se faire réélire une seconde fois ? Avant tout afin d’éviter la prison. Ce que ces deux princes ont en commun, en plus de leur soif respective de pouvoir, est que leur unique moyen d’éviter de faire face aux conséquences de leurs actes est de créer un monde à leur image. Et ils sont peut-être en voie de réussir.

Il ne serait pas étonnant que des pourparlers privés entre Trump et Poutine entourant la fin de la guerre en Ukraine incluent une garantie de non-intervention de la Russie à une éventuelle invasion américaine du Venezuela. De telles tractations secrètes s’inscriraient dans la logique du diktat des grandes puissances sur l’ordre international et refléteraient la dimension éminemment transactionnelle de Trump dans son approche des relations internationales.

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