Alors qu'il suait sous le burnous pour rendre ses derniers textes, Matteo Maillard, l'auteur de cette Exploration, m'a demandé comment l'idée en avait germé chez Heidi.news.
Pour lui, l'aventure a commencé en janvier 2024, par une réunion de travail à notre rédaction de Genève, en présence du photographe Niels Ackermann, qui allait l'accompagner et se prendre de passion pour l'urbanisme… original d'Annemasse. Nous avions alors craché dans nos mains, et quelque temps plus tard, nous sillonnions gaiement la ville la plus prisée et la moins respectée de Haute-Savoie.
Je menais la marche ce jour-là, car j'ai l'insigne honneur de vivre à Annemasse depuis fin 2019, quand j'ai rejoint Heidi.news alors en plein lancement à Genève. Je puis donc révéler que l'idée de cette Exploration est née sur un quai glacé de Moillesulaz, par un petit matin pré-Covid. Elle est le fruit d'un choc, que seul peut éprouver un étranger débarquant dans une région dont il ne connaît rien.
Et au milieu coule une frontière
Janvier 2020, 7 ou 8 heures du matin. À l'ombre des crayons de couleur géants de Caran d'Ache, qui donnent au poste-frontière de Moillesulaz un petit air de gay pride à l'abandon, je m'appliquais à livrer à mes proches, de Paris et du Sud-Ouest de la France, des rudiments de géographie locale.
Ce n'était pas simple, et je crains d'avoir eu recours à des comparaisons désobligeantes.
- En fait, il y a Genève, il y a la France, et au milieu, une espèce de zone tampon, une bande frontalière tout en béton, comme la zone démilitarisée (DMZ) entre les deux Corées. Et des grappes de frontaliers qui traversent, tout de noir vêtus.
Je venais de débarquer de Paris quelques semaines plus tôt, pour travailler comme journaliste chez Heidi.news. Le stratus avait déployé ses ailes mornes et je commençais à prendre la mesure du bourbier dans lequel j'avais mis les pieds.
- Ah oui, les Français écrivent «Moëllesulaz», et les Suisses «Moillesulaz». Pourquoi deux graphies? Parce qu'ils se détestent.
Pas besoin d'être sur place pour découvrir le «Grand Genève», une expression qui émaillait toute la presse locale. J'y avais cru, comme les enfants au père Noël, et j'avais fait le choix d'aller vivre dans la portion française de cette excitante métropole.
- Et en fait, ici, c'est une «Frontière», au sens de la conquête de l'Ouest. Une zone peuplée de chercheurs d'or qui font grise mine…
Je voyais cela comme vivre sur la rive asiatique à Istanbul: c'est moins central, l'atmosphère est subtilement différente, les transports un peu longuets, mais au bout du compte, chacun habite le même monde.
Après trois mois à Annemasse, la sinistre vérité s'est fait jour, sur ce quai aux crayons, en pleine DMZ battue par la bise. Le temps des illusions touchait à sa fin, il fallait voir les choses en face: le Grand Genève était une grande arnaque.
La douane de Moillesulaz, entre Thônex (Genève) et Gaillard (Haute-Savoie), avec son monument à la gloire de Caran d'Ache - qui vient de déménager son site de Thônex à Bernex. Ici en 2021, et sous un soleil inhabituel. | WikiCommons
De l'art d'être candide
«Une victoire de la géographie sur l'histoire», s'était exclamé quelques jours plus tôt le maire d'Annemasse Christian Dupessey, rayonnant, en inaugurant le tram 17, qui relie le centre de Genève et la périphérie d'Annemasse. L'édile méritait de se réjouir: en 18 ans de mandat, il avait essuyé plus de crachats de la part de la cité de Calvin que les fantassins savoyards le soir de l'Escalade. Le transfrontalier, ça se mérite.
Il faut saisir le paradoxe. Tout concourt à lier les destins d'Annemasse et Genève: même bassin géographique, un fleuve en partage (l'Arve, affluent du Rhône), mêmes routes commerciales (vers Lyon et Turin), une zone urbaine contiguë, un même destin en cas d'attaque nucléaire.
Mais l'histoire a scindé la région entre un duché de Savoie catholique, une Genève protestante, et un royaume de France qui, s'il a réussi à digérer la première, n'a jamais pu avaler la seconde (je passe sur la parenthèse Napoléon, qui n’a rien fait pour la concorde régionale). Depuis des siècles, ce petit monde se regarde en chiens de faïence, quand il ne se hait pas cordialement.
Quant à moi, j'avais péché par ignorance. Je ne savais pas qu'un Genevois ne va en France voisine que pour skier ou faire ses courses. Que les Haut-Savoyards préfèrent rester chez eux à la nuit tombée. Que personne n'aime les frontaliers, même pas eux-mêmes. En un mot, je venais de découvrir que les vraies frontières sont dans les têtes.
Le mur de Berlin
Les Genevois, ces êtres que les autres Suisses aiment à décrire comme acerbes et arrogants, sont en fait très amicaux, surtout comparés au Parigot moyen. En ce qui me concerne, j'aime Genève et ses habitants. Mais force est de constater que lorsque Annemasse débarque, les visages se crispent et les portes se ferment.
Tu habites où?
Juste à côté, j'ai emménagé à Annemasse.
Ah. Tu devrais venir en Suisse.
Autre conversation, avec une amie vivant au centre de Genève.
(Moi.) On se voit ce week-end? Je suis dans le coin.
(Elle.) Ah bon? Je croyais que tu étais à Annemasse.
De l'autre côté du miroir, côté France voisine, ce n'est guère mieux. Vous n'imaginez pas le nombre de Savoyards ayant grandi près de la Suisse et qui, du moment qu'ils n'y travaillent pas, n'y mettent jamais les pieds. Pas par mépris, mais ça leur paraît loin, vaguement hostile, vraiment trop cher, et pour tout dire, sans intérêt. Pas chez eux, quoi.
«C'est pas une frontière, c'est le mur de Berlin», a commenté Serge Michel, un jour que je lui faisais part de ma perplexité. Je lui fais confiance, il a l'âge d'avoir grimpé dessus.
Pas une ville, un flux
Annemasse et Genève dorment dos à dos, comme un vieux couple en froid, et cela se sent dans le paysage urbain. Prenez Google Maps et dézoomez, vous verrez que la grande avenue du Giffre, qui traverse Annemasse, fait un coude à l'approche de la Suisse, pour longer la zone de chemin de fer qui se déploie elle-même en parallèle de la frontière. Derrière, un glacis défensif de campagne genevoise, à peu près impénétrable.
Les flux frontaliers se concentrent sur trois axes: la fameuse rue de Genève qui, à mesure qu'on s'approche de la Suisse, perd son caractère urbain. On traverse Ambilly, puis Gaillard, via une espèce de couloir de circulation en béton, bordé de mornes immeubles d'habitation et de commerces moribonds. S'y trouve l'ancien siège du Groupement transfrontalier européen (GTE), le lobby des frontaliers, aujourd'hui en désuétude.
C'est là, au cœur de la DMZ – dont le vrai nom est «Porte de France» –, qu'exerçaient de nombreuses prostituées, avant que l'air du temps ne les renvoie dans les salons de massage et sur Instagram. Là aussi que le tramway a fait son grand retour fin 2019, soixante ans après avoir été envoyé à la ferraille, dans l'atmosphère moderniste d'après-guerre. Le comminatoire poste-frontière de Moillesulaz veille sur ce flux-là.
L'autre point d'entrée, c'est la grande route blanche plus au sud, coiffée par le poste-frontière de Vallard, bardé de caméras et d'agents des douanes. Elle permet d'éviter l'autoroute A40, blanche elle aussi, qui serpente jusqu'à Saint-Julien-en-Genevois pour déboucher sur la douane monstrueuse de Bardonnex. C'est de là que refluent des embouteillages monstres dès 7h du matin, chaque jour que Dieu fait, sauf le dimanche.
Genève réfléchit à un péage urbain, histoire d'entraver un peu plus la circulation.
La révolution du rail
Quand je suis arrivé dans cette maison de fous, tout le monde n'avait qu'un mot à la bouche: le Léman Express, le Léman Express! Le grand projet structurant de la région, une ligne de train transfrontalière, mise en service en même temps que le tram 17, en décembre 2019. À maints égards, il faut y voir le véritable acte de naissance de ce miroir aux alouettes qu'on appelle le Grand Genève.
Le tronçon dit du CEVA entre Annemasse et Genève a donné lieu à l'un des moments les plus sombres de la relation entre le canton et la France voisine. Dix ans plus tôt, alors qu'il n'était qu'à l'état de projet, la Tribune de Genève publiait un encart publicitaire de l'UDC, à l'époque déjà le premier parti de Suisse. «Le CEVA? Un nouveau moyen de transport pour la racaille d'Annemasse!»
L'encart publicitaire publié par l'UDC dans la Julie le 5 octobre 2009.
Scandale retentissant. Le maire d'Annemasse est monté au créneau, annonçant sa volonté de porter plainte contre le journal, avant de renoncer après avoir discuté avec son rédacteur en chef, et contre le parti d'extrême droite. Des manifestations de soutien ont eu lieu côté suisse, rassemblant une poignée de frontaliers et de Genevois de gauche, alors que toute la France voisine se disait outrée et blessée.
Tout ce chambard pour un foutu RER, m'étais-je dit à l'époque, avec cet agaçant mauvais esprit parisien. Dans ces conditions, on comprend pourquoi l'édile d'Annemasse a vu dans les nouveaux transports une victoire arrachée à l'histoire.
Au fil des années, l'édile a essuyé le refus de Genève de financer des parkings P+R en France, les arguties sans fin sur le financement des transports publics, le refus de construire des logements en Suisse, la voie verte qui, loin d'être l'autoroute pour cyclistes prévue, se mue en promenade bucolique côté genevois… Ou tout récemment, le refus de scolariser les élèves domiciliés en France dans les écoles du canton.
Le Léman Express, acte de naissance du Grand Genève. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
Cinquante nuances de gris
Mais assez parlé de Genève, revenons à Annemasse. J'habite au rez-de-chaussée d'une grande barre en béton des années 1960, aux murs assez épais pour encaisser n'importe quelle attaque de drones. Une construction typique d'après-guerre, dans une ville prise d'une fringale immobilière irrépressible. Ce n'est qu'à partir de la fin des années 1970 que, sous l'influence de l'autre maire emblématique de la ville, Robert Borrel, le mentor de Dupessey, l'urbanisme deviendra un sujet.
Un sujet, pas un miracle. Annemasse restera laide, un vrai furoncle. «Ville sans patrimoine, mais c'est pas de sa faute», résume un internaute sur le site ville-ideale.fr. C'est un peu exagéré, mais les jolies églises à bulbe savoyardes sont débordées par la grisaille brutaliste. Et les efforts pour embellir ce champignon trop vite poussé se heurtent au rouleau-compresseur de l'immobilier privé.
Notre Exploration prend place à l'acmé de ce combat de David contre Goliath: le centre-ville y est défiguré par d'ambitieux travaux de voirie et d'extension du tram. Deux-trois mauvaises années, c'était le prix à payer pour améliorer le décor – qui vient juste de prendre forme, alors que nous publions ces lignes. Mais en attendant, dans les pages que vous lirez, c'est Beyrouth.
Centre-ville d'Annemasse, en avril 2024. Une vision assez fidèle de l'état du centre-ville pendant 2 ans et demi, l'essentiel des travaux ayant pris fin en 2026.
| Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
Tout cela est aussi pittoresque. J'habite entre un bar à chicha – pour les messieurs – et un bar à ongles – pour ces dames. À côté d'un bar PMU racheté par des Albanais, près d'une épicerie arabe tenue par un sympathique Berbère, derrière une école primaire baptisée du nom d'une résistante juive. Les cultures se mélangent et se juxtaposent.
L’ombre de Genève
Voici venu le temps de lever un autre malentendu. Vue de Genève, Annemasse est souvent perçue comme une simple banlieue française, multiculturelle, pauvre et anarchique. La Seine-Saint-Denis de Haute-Savoie, avec ses émeutes, son trafic de drogue, ses feux d'artifice sauvages quand le Maroc gagne un match.
Rien n'est moins vrai. Annemasse est le pur produit de Genève, son ombre portée. J'en sais quelque chose, je connais bien les deux. Je laisse le soin à cette Exploration de vous en convaincre, mais voici pourquoi.
Tout l'espace frontalier est structuré par l'effet d'attractivité de la Suisse. C'est vrai pour les flux pendulaires, ça l'est pour l'ensemble de l'économie locale. Il existe deux types d'Annemassiens: ceux qui travaillent en Suisse, et les autres.
Cette situation sécrète un corps social à deux vitesses. Les loyers sont hors de prix pour la moitié des gens. Les petits commerces peinent à recruter, les hôpitaux et la police aussi. Dans un pays aussi centralisé que la France, cette défaillance des pouvoirs publics pèse lourd. Toute l'histoire moderne d'Annemasse tient dans cette équation.
Cela vaut même pour les services de base. De source vicinale, un directeur de secteur postal confiait, face à l'incroyable taux de colis perdus: «j'aimerais faire mieux, mais j'ai deux facteurs analphabètes dans mon équipe». Pour essentielle qu'elle soit pour la région, la proximité avec Genève se paie cher.
Un homme sur la place de l'Etoile à Annemasse, en avril 2024.
| Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
La ville des loustics
Cet avant-propos serait incomplet si je n'abordais pas la figure du travailleur frontalier. «Profil du frontalier: loustic, tire-au-flanc inventif, plus éveillé que les engourdis de l'hinterland», les décrit Régis Debray dans son Éloge des frontières (Gallimard, 2010).
À mon arrivée, j'ai pris contact avec d'autres frontaliers français, via les innombrables groupes qui existent à cet effet sur les réseaux sociaux. La plupart d’entre eux étaient sympathiques et engageants, plus inventifs que tire-au-flanc. Mais certains m'ont laissé pantois, comme ce jeune gars fraîchement débarqué d'Alsace ou de Lorraine, je ne sais plus:
Moi les Suisses, je ne peux pas les voir en peinture.
Mais qu'est-ce que tu fous là, alors?
Je fais de la maille!
Disons-le, ce n'est pas l'espèce majoritaire. Beaucoup de frontaliers sont ravis de nouer des liens avec les locaux, quand ils en ont l'occasion. Bien sûr, cela aide quand ils côtoient d'autres Suisses que leurs petits chefs odieux qui les considèrent comme du bétail à vil prix – c'est souvent le cas dans les emplois peu qualifiés.
Il existe même une sous-espèce de frontaliers dont on parle peu, d'autant qu'elle finit souvent par emménager en Suisse: celle qui surcompense. Discrète, affable, se passionne pour le ski et la montagne, travaille beaucoup, sort peu, connaît la recette de la fondue moitié-moitié, ne traverse pas au rouge. Ne fait pas long feu à Annemasse.
On le sait peu, mais Annemasse dispose aussi d'un aérodrome. Annemasse, janvier 2025.
| Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
Le charme discret de l'intestin
Et malgré tout, croyez-le ou non, cette ville a un charme fou. Un caractère, une vivacité, quelque chose qui fait qu'on s'y attache malgré tout. Vous trouverez dans cette enquête des figures hors du commun qui le montrent, comme l'humoriste Yassine Jematte ou l'inénarrable Jean-Michel, turbulent pilier de bar aux mille histoires.
On aurait aussi pu citer Christophe, coiffeur emblématique d'Annemasse, bienveillant et féru d'histoire, qui vous parle d'Émile Zola ou de Lénine en vous rasant la nuque. Ou de Gaoussou, tenancier de la fascinante librairie Hermès, débarqué du Mali il y a 46 ans, qui vit dans un labyrinthe d'ouvrages anciens qu'il semble tous avoir lus.
C'est pourquoi nous avons finalement opté pour ce titre plus ouvert, plus énigmatique, aussi: «Annemasse, j'irai chercher ton âme.» Charge à Matteo de la trouver, dans les froids, dans les flammes, je ne vous fais pas la chanson. Ce titre à la Céline Dion s'est imposé, parmi une centaine (oui!) de valeureux candidats, dont voici un florilège:
«Annemasse, les yeux dans les pneus» / «Annemasse, à l'ombre des Genevois en fleurs» / «Annemasse, il était une fois dans l'Est» / «Annemasse, près des yeux loin du cœur» / «Annemasse, capitale du N'importe Quoi» / «Annemasse, un p'tit truc en moins» / «Annemasse, la Cité des encombrants» / «Annemasse, la mystérieuse cité-dortoir»
Et si la couverture vous intrigue, j’ai en ai parlé ici.
L'urbanisme singulier d'Annemasse suscite de nombreuses critiques, mais il est aussi une source perpétuelle d'étonnement. Annemasse, près de la douane de Moillesullaz, avril 2024. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
Un oiseau d'étrange augure
Vous croyez aux présages? Alors que je travaillais sur ce trop long avant-propos, j'ai été témoin d'un spectacle troublant. Sur le trottoir de la place de l'Étoile refaite à neuf, sous l'œil du mât-caméra qui trône désormais en son centre, j'ai vu un goéland, porté là sans doute par les vents du Léman, qui s'employait à dévorer un pigeon vivant.
À mon approche, la sale bestiole s'est envolée, sa proie dans le bec.
- L'étincelant goéland du Léman qui vient se repaître sans état d'âme du pigeon gris et moche méprisé par tout le monde, ça vous parle?
Dans le groupe WhatsApp où je viens de décrire cet augure à Matteo et Niels, les deux Genevois acquiescent. Au point que Niels décide d'en faire un logo pour la ville. Si cela vous intéresse, dites-le nous, on en fera des t-shirts…
En attendant, bonne lecture!
Qui mange qui et pourquoi? Tentative de rendu d'un augure bien réel par IA (la vraie photo est beaucoup moins glamour). | Gemini / Heidi.news


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