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La construction du Titanic cache une histoire tragique, celle de William James Pirrie, pilier industriel de Belfast et banni par la ville qu’il a bâtie.
William James Pirrie fut une figure majeure de l’industrie navale dans l’Irlande de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Lord Pirrie était à la tête des célèbres chantiers Harland and Wolff à l’origine de la construction du Titanic et de son sistership l’Olympic et également membre de la Chambre des lords – mais il fut bien plus que cela encore.
L’entreprise Harland and Wolff fut fondée en 1861 dans un contexte de croissance économique de l’Irlande du Nord. L’industrie du lin à Belfast n’était pas un facteur nouveau de prospérité, mais cette industrie prit des proportions considérables grâce à l’industrie navale : le lin était utilisé pour les cordes et amarres sur les quais de Belfast. Ces quais étaient les plus grands de toute l’Irlande et indispensables à son économie par l’importation de matières premières et l’exportation de produits dans le monde entier. La qualité des cordes de lin de Belfast était d’ailleurs réputée dans les ports à l’échelle mondiale.
C’est à la fin du XIXe siècle, avec les émigrations européennes et le développement du commerce américain, que la demande en nouveaux navires se fit plus pressante. Demande à laquelle Harland and Wolff sut, naturellement, répondre. En 1900, le site recouvrait 32 hectares et employait entre 9 000 et 10 000 ouvriers.
Harland and Wolff ne cessa de maintenir l’avant-garde maritime et de construire les plus grands vaisseaux de Grande-Bretagne. Sous la direction de Pirrie, l’entreprise était l’un des plus gros employeurs d’Irlande du Nord, grâce à ses chantiers. C’est là que naîtront les géants Titanic, Olympic, et Britannic.
Bien qu’elle faisait vivre des milliers d’ouvriers différents, majoritairement protestants unionistes mais avec une minorité catholique, elle ne fut pas épargnée par la crise socio-politique de l’époque.
Les tensions en Irlande dues au clivage nationalistes/unionistes faisaient rage, sans compter la participation des loyalistes – une branche radicale de l’unionisme.
Les années 1910 furent secouées par le conflit politique intense concernant l’Home Rule, autrement dit l’idée d’une forme d’autonomie parlementaire de l’Irlande sans que celle-ci quitte le Royaume-Uni.
Les unionistes, majoritairement protestants et concentrés en Ulster (dont Belfast), s’opposaient farouchement à cette idée, craignant une domination catholique et nationaliste.
Les nationalistes, en grande partie des Irlandais catholiques, soutenaient l’Home Rule.
Le fait que des protestants puissent soutenir l’Home Rule était donc presque plus mal perçu que des catholiques soutenant cette idée. Les unionistes extrémistes ne pouvaient pas concevoir l’idée de protestants étant pour l’indépendance parlementaire de l’Irlande et voyaient donc cela comme une trahison.
Dans le cadre des chantiers Harland and Wolff, des confrontations avaient lieu entre ouvriers, ainsi que des réunions sur le lieu de travail par une minorité d’unionistes extrémistes affichant leurs revendications. Des comportements discriminatoires étaient également perpétrés à l’égard des ouvriers catholiques (injonctions de quitter le chantier, insultes, passages à tabac).
Bien que les grands responsables – Pirrie lui-même, son neveu Thomas Andrews, architecte du Titanic et Archie Frost, ingénieur contremaître de Harland and Wolff – ne voulaient pas de sectarisme sur leurs chantiers, les clivages évidents entre ouvriers ne purent être évités.
Les tensions atteignirent leur paroxysme lorsque Pirrie afficha sa prise de position en public.
Bien que venant d’une famille unioniste modérée, Pirrie était visiblement en faveur de l’Home Rule.
Sa position n’avait pas posé problème jusqu’en février 1912, lorsqu’il fut à la tête d’une réunion de l’Association Libérale d’Ulster au cœur du Belfast protestant dans l’Ulster Hall.
Cette réunion avait pour but de montrer, avec modération, que des protestants pouvaient être en faveur de l’Home Rule. Le rassemblement eut lieu avec John Redmond, chef du Parti parlementaire irlandais depuis 1900 et Winston Churchill, Premier lord de l’Amirauté, qui sera le porte-parole de la réunion.
Ce dernier, déjà impopulaire dans le milieu protestant unioniste pour son soutien affiché à l’Home Rule, allait déclencher un mécontentement particulièrement violent de la part des minorités extrémistes. Pirrie et ses associés furent hués par la foule, voire même par leurs propres ouvriers. L’humiliation alla jusqu’à des jets d’œufs et de tomates pourries en sa direction.
Pirrie devint, comme Churchill et Redmond l’étaient déjà, objet de la haine des unionistes extrémistes.
Malgré sa contribution de longue date à la croissance irlandaise, il n’y avait rien à faire face à l’aveuglement politique de certains. Pour sa sécurité, il fut contraint de fuir Belfast et de laisser derrière lui ses chantiers, ses navires et tout ce qu’il avait construit. Ce fut d’ailleurs la dernière fois qu’il vit le Titanic, à bord duquel il devait embarquer pour le voyage inaugural – autrement dit, un mal pour un bien.
Nous constaterons, de manière évidente, la façon dont la haine et le fanatisme se sont ici opérés. Le danger en découlant était si réel qu’il a mené à l’exclusion humiliante d’un pilier de l’histoire irlandaise. Pirrie, homme de progrès, venait d’être renié par une partie de sa propre communauté, malgré ses points de vue modérés.
Il laissa la commande de Harland and Wolff à son neveu très méritant, Thomas Andrews.
Quand l’idéologie l’emporte sur la raison, même les grands bâtisseurs ne sont pas à l’abri et c’est d’ailleurs un mécanisme dont Pirrie n’a pas été la seule victime. Rappelons-nous du cas Oppenheimer, victime du maccarthysme.
En 1954, le Dr Oppenheimer passait une audition de sécurité très politisée, au moment où l’intensité de la « chasse aux sorcières » anticommuniste atteignait son paroxysme aux États-Unis.
Lui aussi, figure majeure, cette fois dans le domaine de la science et de la physique. Tandis que Pirrie avait contribué à la croissance de l’Irlande, Oppenheimer avait contribué à la défense des États-Unis en temps de guerre, ou tout du moins avait répondu aux attentes du gouvernement américain qui était de pourvoir le pays d’un armement nucléaire.
Tous deux n’ont reçu que de l’ingratitude en guise de remerciement.
Pour le Dr Oppenheimer, ce fut cette audition de sécurité ou plutôt cette poursuite grotesque, avec des mises sur écoute illégales de la part du FBI et des accusations infondées et peu élégantes.
Oppenheimer, après avoir été un excellent professeur – selon le témoignage d’anciens élèves – et avoir voué sa vie au progrès de la physique nucléaire, n’a pas pu échapper au fanatisme politique « anti-rouges » de ses adversaires et à l’humiliation publique. Il perdit son habilitation de sécurité qui lui permettait d’exercer ses fonctions.
Ce triste destin nous rappelle fortement le cas de Lord Pirrie dans un contexte et un lieu différents, quelques décennies auparavant.
Ce que nous pouvons espérer à présent, c’est que l’histoire évolue vers une plus grande objectivité.
Un regard réfléchi doit être adopté afin de séparer les clivages politiques du progrès, qu’il soit industriel, scientifique, etc.
Malaguena Véra
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