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Le destin tragique de Mileva Marić-Einstein

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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Mileva Marić-Einstein fut l’étroite collaboratrice d’Albert Einstein et la première à reconnaître son talent. Sans elle, il n’aurait jamais percé et serait resté fonctionnaire à l’Office des brevets de Berne. Elle demeure pourtant quasi inconnue, alors qu’il est mondialement célèbre. Voici donc son histoire.

Mileva Marić est née le 19 décembre 1875 à Titel, en Serbie, alors sous occupation austro-hongroise. Bien qu’elle fût brillante et déterminée, les filles n’y avaient plus accès aux cours de physique. Son père dut obtenir une autorisation spéciale du ministère pour qu’elle puisse suivre les cours avec les garçons. Elle terminera ses études à Zurich.

Albert Einstein naquit à Ulm, en Allemagne, le 14 mars 1879. Rebelle, il détestait tant la rigidité des écoles allemandes qu’il finira ses études à Zurich.

Albert et Mileva entrent à l’École polytechnique fédérale de Zurich (aujourd’hui ETH Zurich) en 1896 avec trois autres étudiants. Ils deviennent inséparables, passant d’innombrables heures à étudier et à discuter d’articles et de livres plutôt que d’assister aux cours.

Mileva, très méthodique et organisée, aide Albert à se concentrer. À l’été 1899, il lui écrit : « Je sens que votre bienfaisante baguette ne plane plus au-dessus de moi pour m’empêcher de divaguer. »

Aux examens écrits, Mileva et Albert ont des moyennes similaires (4,7 et 4,6). Mais à l’examen oral, le professeur Minkowski accorde 11 sur 12 aux quatre étudiants masculins, et seulement 5 à Mileva, l’empêchant d’obtenir son diplôme.

À l’époque, Zurich était la seule université de langue allemande acceptant les femmes. Mileva n’était que la cinquième femme admise (et la seule en physique) en 41 ans, sans qu’aucune ne reçoive de diplôme. À l’époque, la section physique-mathématique ne comptait que 2,6 % de femmes. Le taux de réussite des inscrits était de 96 %. De quoi penser que seules les femmes étaient refusées.

Autre difficulté majeure pour Mileva : la mère d’Albert est fermement opposée à leur relation. « Elle ne peut se joindre à une famille respectable », dit-elle. Mileva n’est ni juive ni allemande, mais serbe. De plus, elle boite et est trop intellectuelle à son goût.

Le blocage

Après l’examen oral, les trois autres étudiants obtiennent aussitôt des postes universitaires, sauf Albert. Il avait insulté son professeur à répétition, l’appelant M. Weber plutôt que professeur Weber, comme c’était la règle.

Albert soupçonne que Weber écrit des lettres malveillantes contre lui. Il cherche un poste en vain pendant plus de deux ans, tandis que Mileva planche pour reprendre l’examen oral l’été suivant.

En décembre 1900, ils soumettent leur premier article sur la capillarité. Mileva écrit à son amie Helene Savić : « Nous en enverrons une copie à Boltzmann. J’espère qu’il nous répondra. » Et Albert écrit à Mileva qu’il a donné « une copie de notre article » à un physicien influent.

Pourtant, cet article n’est signé que par Albert, ainsi que tous les articles qui suivront. Pourquoi Mileva n’a-t-elle pas signé cet article ? Voulait-elle aider Albert à se faire un nom ? Tout son bonheur dépendait d’un emploi pour qu’Albert accepte de l’épouser et qu’ils puissent continuer à travailler ensemble. Mais sans diplôme, pas de légitimité. Comment aurait-elle pu signer un article dans un journal prestigieux ?

Leurs lettres témoignent de leur étroite collaboration, comme en atteste de façon éclatante cette phrase d’Albert lorsqu’il écrit à Mileva le 27 mars 1901 : « Comme je serai heureux et fier quand nous aurons tous les deux, ensemble, mené notre travail sur le mouvement relatif à une conclusion victorieuse ! »

Mais au printemps suivant, le destin de Mileva bascule : elle tombe enceinte et Albert persiste à refuser de l’épouser. Le professeur Weber, celui qui bloque sa carrière, la fait échouer à sa deuxième et dernière tentative à l’oral en juillet 1901.

Contrainte d’abandonner ses études, elle retourne en Serbie donner naissance à une fille, Liserl, fin janvier 1902. On perd sa trace à l’automne 1903 ; elle fut probablement donnée en adoption sans qu’Albert ne vînt jamais la voir.

Le mariage

Albert lui avait promis de l’épouser dès qu’il aura un emploi. Pourtant, dès décembre 1901, bien qu’il sût qu’il obtiendrait un poste à l’Office des brevets de Berne, qui débuta en juin 1902, ils ne se marièrent que le 6 janvier 1903. Mileva dut abandonner son enfant pour épouser l’homme qu’elle aimait. Cette décision la rendra chroniquement dépressive.

Puis vint 1905 : l’année miraculeuse. Albert, qui travaille dur huit heures par jour, six jours par semaine, publie cinq articles révolutionnaires, dont celui sur la relativité restreinte et « E = mc2 ». Ils travaillent ensemble inlassablement le soir et tard dans la nuit, à la lumière d’une lampe au kérosène.

Leur fils Hans Albert, né en 1904, se souviendra avoir vu ses parents travailler ainsi ensemble durant des années. Après cinq semaines à peaufiner l’article sur la relativité, Albert s’effondre et passe deux semaines au lit, épuisé, pendant que Mileva vérifie inlassablement l’article avant de le poster.

De nombreux témoignages confirment leur collaboration. Le frère de Mileva, Miloš Jr, a vécu avec eux pendant un semestre et décrit comment le jeune couple s’assoyait à la table et travaillait à des problèmes de physique. Ils calculaient, écrivaient, lisaient et débattaient ensemble en grande harmonie. En 1905, Mileva confie à son père : « Avant notre départ, nous avons terminé un travail scientifique important qui rendra mon mari célèbre dans le monde entier. »

« Ein Stein

 »

Mileva était reconnue comme une mathématicienne hors pair. Selon plusieurs témoins, Albert aurait déclaré : « J’ai besoin de ma femme. Elle résout pour moi tous mes problèmes de mathématiques. »

En 1908, ils construisent un voltmètre ultraprécis avec un ami, Conrad Habicht. Le brevet porte le nom Einstein-Habicht. Quand Conrad demande pourquoi le nom de Mileva n’y figure pas, elle lui répond : « Pourquoi ? Nous ne formons qu’une pierre » (« une pierre » se dit « ein Stein » en allemand). Pour elle, ils ne faisaient qu’un.

En 1909, Albert obtient finalement son premier poste universitaire à Zurich, bientôt suivi de postes à Prague et à Berlin. Mileva continue de l’assister — huit pages de ses premières notes de cours sont écrites de sa main.

Le 3 septembre 1909, elle confie à son amie Helene : « Je suis très heureuse pour son succès parce qu’il le mérite pleinement ; je souhaite simplement que la gloire n’ait pas d’effets adverses sur son humanité. » Plus tard, elle ajoute : « Avec toute cette gloire, il a peu de temps pour sa femme. Avec la notoriété, l’un reçoit la perle, l’autre la coquille. »

Leur second fils, Eduard, naît le 28 juillet 1910. Puis, en 1912, Albert entame une liaison avec sa cousine Elsa. Leur mariage s’effondre. Mileva retourne à Zurich avec ses deux fils en 1914 et divorce en 1919. Une clause du divorce prévoit que s’il reçoit le prix Nobel (ce qui arrivera en 1921), l’argent ira à Mileva.

L’héritage

Mileva achète trois immeubles avec cet argent, mais en perd deux lors du krach de 1929. Son fils Eduard, schizophrène, est souvent interné, entraînant d’énormes frais médicaux. Elle survit en donnant des cours particuliers.

En 1925, Albert veut limiter l’héritage de ses fils. Mileva le menace alors de révéler ses contributions. Il lui écrit : « Tu m’as fait vraiment rire quand tu as commencé à me menacer avec tes mémoires. Est-il à l’esprit que personne ne prêterait la moindre attention à tes salades si l’homme dont tu parles n’avait pas accompli quelque chose d’important ? Quand une personne est complètement insignifiante, il n’y a rien d’autre à dire que de rester modeste et de se taire. »

Mileva se tait à jamais, mais son amie Milana Bota rapporte au journal serbe Vreme en 1929 ce que Mileva lui avait confié : « Mileva est la personne la plus autorisée à fournir des informations sur la genèse de la théorie d’Einstein, dans la mesure où elle a collaboré à sa création. »

Mileva meurt très seule le 4 août 1948, à Zurich, à la suite d’une chute lors d’une visite à son fils, où elle s’est cassé la hanche. Après sa mort, la femme de Hans Albert trouve les lettres d’Albert et Mileva. Hans Albert veut les publier, mais les exécuteurs testamentaires d’Einstein l’en empêchent jusqu’à leur mort pour préserver le mythe du grand homme : ces lettres ne seront publiées qu’en 1987.

Ces lettres et de nombreux témoignages révèlent la collaboration étroite d’Albert et de Mileva de 1896 à 1914, en particulier celle où Albert mentionne « notre travail sur le mouvement relatif ».

Mileva a abandonné ses propres aspirations pour travailler avec lui, heureuse de contribuer à son succès puisqu’ils ne faisaient qu’un — ein Stein. Mais une fois leurs travaux signés sous le seul nom d’Einstein, il devint impossible de faire marche arrière, car Albert mit du temps avant d’être reconnu.

Sa contribution ne fait aucun doute, mais nous ne pourrons jamais démêler leurs contributions individuelles. Chose certaine, son destin aurait été fort différent si l’ETH Zurich lui avait décerné le diplôme qu’elle méritait.


Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires ou des suggestions, écrivez à Dave Noël à [email protected].

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