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Le coup de la pochette rouge

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Le système judiciaire craque. Les dossiers se perdent dans des labyrinthes gérés par des agents désinvestis qui ne se parlent plus. Sans hiérarchie, la déresponsabilisation règne: chacun croit avoir fait son travail une fois son email envoyé. Cela donne, en bout de course, l’affaire Lyhanna.


La lecture du « Pré-rapport d’inspection de fonctionnement relative au traitement de la plainte du 18 août 2025 » commandé en urgence par le garde des Sceaux et le ministre de l’Intérieur après l’enlèvement de Lyhanna me désole infiniment. Et pas seulement pour des raisons de style. Au-delà du froid intitulé de l’objet – on n’a jamais vu autant d’acronymes alignés –, il y a le fond. Justement un puits sans fond.

Ce qui attriste et nous épuise, c’est la lenteur du système dont l’incarnation par de très nombreux fonctionnaires de la chaîne pénale conduit si souvent, et je le vis au quotidien, à la déresponsabilisation et pis, à la déshumanisation.

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Après l’abandon du professeur Paty, c’est l’indolence de deux gendarmes et d’un magistrat du parquet d’Auch qui achève de nous montrer un service du public anémié et désinvesti. Et voilà que nous tous, gens de justice et justiciables, plongeons avec Rosa et Lyhanna pour toucher le fond poisseux et glauque de la faute de bureau. Cette descente n’est pas nouvelle ; elle a commencé à la fin du siècle dernier et l’année 2020 a encore tout précipité.

Rappelons-nous, pendant le Covid, les tribunaux avaient baissé le rideau, en toute liberté, comme si la justice n’était plus un service « essentiel », alors même que le gouvernement ne l’avait pas autorisé. Seules les plaintes pour violences conjugales étaient « prioritaires ». Le reste pouvait attendre. C’est là que les avocats ont compris que l’embolie était atteinte.

L’embolie devenue chronique 

Je n’ai pas oublié cette période où l’on expliquait que la courroie de transmission était coupée entre les juges confinés chez eux, le plus souvent sans ordinateur, et les greffiers qui ne pouvaient rien faire sans la signature du magistrat. J’avais naïvement pensé que cette période d’accalmie professionnelle permettrait d’écluser les décisions en souffrance.

Depuis, le stock des plaintes a explosé. Certes, la parole se libère, mais avec quelle rigueur juridique ? Suis-je autorisée à penser que l’effet MeToo entrave parfois le traitement des plaintes les plus sérieuses ? Comment classer sans suite les demandes fantaisistes, comment trouver de la place dans cette chaîne malade pour les crimes sexuels flagrants et graves ? Par quelle pile commencer, comment distinguer dans ce flux les affaires urgentes ? Est-on même légitime à baptiser par un simple Post-it un monceau de dossiers « Affaires non urgentes » ?

Et qui aiguille ? Qui lit et comprend vite les enjeux de la procédure qui arrive au parquet ? Et qui commande ?

Personne. Ou plutôt si, la mère de Rosa, qui comme un avocat pugnace l’aurait fait, n’a pas lâché l’affaire en harcelant les gendarmes, ce qui paraît-il – sans rire – aurait pu lui être reproché. Elle n’a eu de cesse de téléphoner alors que justement, dans la chaîne pénale, plus aucun agent ne pense utile, voire salvateur de passer un simple coup de fil. Plus personne ne se parle. L’agent du guichet au bureau d’ordre pénal, à Auch comme à Paris, qui répond à l’usager, le soldat de la première ligne, n’ose pas s’adresser au magistrat parquetier. Prière de ne pas déranger.

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On pourra m’accuser de démagogie, mais de nombreux confrères en partie civile et en défense me décrivent la même inertie.

Ainsi, page 32 : « Le 2 décembre, la mère de la victime contacte téléphoniquement le BOP [bureau d’ordre pénal, qui renseigne sur toutes les affaires en cours, NDLR] pour s’enquérir de la procédure de viol sur sa fille. L’agent procède aux recherches sur Cassiopée, sans résultat. Son interlocutrice, en pleurs et perdue aux dires de l’agent, lui répond que ce n’est pas normal, ayant été informée par le BOP de Toulouse que le dossier avait été transféré à Auch. L’agent s’engage alors à rechercher la procédure, à l’enregistrer et à la remettre au magistrat, ce qu’il fait immédiatement. Il déclare à la mission avoir transmis la procédure dans une pochette rouge dédiée aux urgences, déposée dans la bannette du substitut en charge des mineurs, précision apportée que la pochette ne contenait aucune autre procédure. L’agent explique ne pas avoir avisé verbalement le magistrat de cet appel par le fait que ce n’est pas la pratique, les magistrats étant souvent occupés, mais aussi parce que la procédure était à présent enregistrée et transmise. »

L’envoi d’un mail aurait-il changé le cours des choses ? Je ne le crois pas.

L’administration sans responsabilité 

Dans l’antre de la justice, on envoie des soit-transmis, des plis par courriers ou, parfois, au mieux, on se « balance » des mails pour se débarrasser du fardeau. Mais en réalité, si peu de personnes donnent suite. Chaque agent semble autonome dans la gestion de ses dossiers quand il n’est pas en réunion, en RTT, en formation. Le rapport pointe, entre les lignes, cette lente démission et dénonce plus clairement l’absence de commandement et de hiérarchie. On comprend que dans l’administration judiciaire, surveiller, ce serait punir.

Ainsi, page 38 : « Les inspecteurs constatent que le directeur d’enquête n’a pas été contrôlé. Cette absence de contrôle hiérarchique et par le magistrat a laissé perdurer une carence d’actes d’enquête différant l’audition du mis en cause sous le régime de la garde à vue. »

Il est impossible de réécrire l’histoire, celle de la perte d’une chance d’éviter un malheur. Ce suspect aurait-il été placé en détention ? Son risque de réitération était-il très clairement appréhendé ? Restons humbles. Et, en attendant, cessons d’invoquer l’éternel manque de moyens. Ils ont augmenté dans les faits. Insuffisamment, certes, et sans doute cette hausse est-elle rongée par la multiplication des casquettes des parquetiers.

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Mais à force de chercher pour mes clients où en sont les procédures, je ne crois plus à cette antienne.

La justice ne fait plus son travail parce que ce travail est en miettes, dévasté par l’individualisme. Le numérique et la réunionite ont cassé, ici comme ailleurs, l’amour du métier et du travail bien fait. Chacun scrolle et zappe à l’infini.

Gardons espoir. Il restera toujours ce fonctionnaire du guichet du bureau pénal à Auch, dévoué et motivé qui croit à l’œuvre de justice, qui aime ce qu’il fait.

Avocat, on le repère tout de suite, en entrant dans n’importe quel service. Il est présent et concerné.

Il tire tous les autres.

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