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En motoneige l’hiver, en voiture l’été, Bradley Shattler fait le voyage entre Mutton Bay et La Tabatière pour rendre visite à son père Ronald, 87 ans, atteint de la maladie d'Alzheimer. Il le retrouve presque chaque jour à la Maison Mécatina, une ressource intermédiaire, parfois en compagnie de son propre fils. Il craint que ça ne soit bientôt plus possible.
M. Shattler dénonce la volonté du CISSS de la Côte-Nord de transférer son père vers le CHSLD de Blanc-Sablon, où il se retrouverait isolé de sa famille : les deux villages de la Basse-Côte-Nord ne sont liés par aucune route.
Après avoir porté plainte à l’établissement de santé, Bradley Shattler a demandé la suspension du transfert, qui devait avoir lieu dimanche, et qui n'est finalement pas survenu. Faute de communication claire de la part du CISSS, il dit aujourd’hui nager en pleine incertitude.
Il s’inquiète des coûts exorbitants – billets d’avion, chambres d’hôtel – auxquels il serait confronté si son père devait être déménagé. Et s’il n’arrive pas à lui rendre visite régulièrement, il craint aussi pour la santé mentale de son aîné.
La seule famille qu’a mon père, c’est moi et mon fils, son petit-fils. Et il nous voit tout le temps.

Le transfert de Ronald Shattler à Blanc-Sablon rendrait beaucoup plus compliquées les visites de son fils et de son petit-fils.
Photo : Gracieuseté / Famille Shattler
Selon Bradley Shattler, le transfert est le fruit d’une mauvaise évaluation des besoins de son père par le CISSS de la Côte-Nord. L’établissement n’a pas pu confirmer l’information, expliquant ne pas commenter publiquement les cas particuliers.
Je ne comprends pas pourquoi ils veulent le déménager à Blanc-Sablon, laisse tomber M. Shattler. Si sa santé était mauvaise ou que sa condition s’était détériorée, mais ce n’est pas le cas.
La Maison Mécatina n’a pas pu commenter la situation de Ronald Shattler non plus, par souci de confidentialité.
Par contre, son conseil d’administration révèle avoir porté plainte, lui aussi, au CISSS de la Côte-Nord.
Un système dépassé
La situation de la famille Shattler lève le voile sur le manque de ressources dont souffre la Maison Mécatina, comme plusieurs autres ressources intermédiaires à l’échelle du Québec. Un financement insuffisant en vertu d’une entente désuète est en cause, affirme l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec (ARIHQ).
Les ressources intermédiaires comme la Maison Mécatina, reçoivent leur financement sur la base d’une évaluation des besoins de leurs résidents, explique l’ARIHQ.
Ces besoins sont déterminés par les CISSS ou les CIUSSS, qui classifient les besoins des usagers en six niveaux de services. À chaque niveau est associé un montant quotidien pour la ressource intermédiaire, qui va croissant.
Montants reçus par les ressources intermédiaires en fonction des besoin de ses usagers
| Services de niveau 1 | 48,19 $ |
| Services de niveau 2 | 60,13 $ |
| Services de niveau 3 | 72,15 $ |
| Services de niveau 4 | 84,18 $ |
| Services de niveau 5 | 96,18 $ |
| Services de niveau 6 | 108,23 $ |
Selon l’ARIHQ, ces sommes ont été fixées en 2020, avant une poussée inflationniste qui les rend aujourd'hui rcomplètement inadéquates. C’est d’autant plus vrai sur la Côte-Nord, insiste la directrice générale de l’organisation, étant donné que les coûts d’exploitation sont bien plus élevés en région éloignée qu’ailleurs.
Josh Boland, le président du conseil d’administration de la Maison Mécatina, croit par ailleurs que les besoins de l’ensemble de ses huit résidents sont généralement sous-évalués. L'organisation est donc sous-financée, soutient-il, ce qui l’empêche d’embaucher une main-d’œuvre suffisante.

La maison pour aînés Mécatina est située à La Tabatière en Basse-Côte-Nord.
Photo : Randy Jones
M. Boland évalue qu’il faut généralement deux préposés sur le plancher pour prendre bien soin des usagers de la Maison Mécatina. Sans les fonds nécessaires, le conseil d’administration se voit obligé de réduire le personnel sur place.
Et c’est justement ce qui peut mener à la décision de transférer des usagers vers d’autres ressources, déplore-t-il. La Maison Mécatina demande davantage de ressources pour éviter de délocaliser des personnes âgées aux quatre coins d’une région déjà isolée.

Le village de La Tabatière est desservi par le Bella Desgagnés une grande partie de l'année, en l'absence de route. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Bénédicte Filippi
Questionné par rapport à ces doléances, le CISSS de la Côte-Nord a refusé de répondre aux questions de Radio-Canada.
Le centre d’hébergement dit être à la recherche de solutions avec l’établissement de santé, mais déplore du même souffle son manque de communication.
L’incompréhension
Mon père se comporte bien, il est toujours de bonne humeur, il mange bien, il dort bien, assure Bradley Shattler. Sa mémoire lui échappe, mais qui a une mémoire parfaite à cet âge?
Le fils dit être dans le noir quant aux raisons du CISSS de la Côte-Nord pour justifier le transfert de son père.
L’établissement de santé, sans donner de détails précis, explique que les procédures sont uniformisées.
Les usagers sont évalués à l’aide d’outils standardisés qui établissent les profils de perte d’autonomie. Selon les résultats de leur évaluation, ils sont orientés vers le milieu qui répond le mieux à leurs besoins (...).
Manon Charpentier parle, elle, de rigidité systémique. Il y a moyen de trouver des solutions communes, je le vois ailleurs, assure la directrice générale de l’ARIHQ.
Sauf qu’il y parfois moins d'écoute, et on se retrouve dans des situations comme celle que la Maison Mécatina vit actuellement.
Les ressources intermédiaires, bien qu’elles soient sous pression partout au Québec, ont les outils pour faire face à des situations comme celle de la famille Shattler, ajoute Mme Charpentier. La grande force de notre modèle, c’est qu’on est flexibles. Les gens qui travaillent dans leur milieu peuvent s’adapter.
Car c’est bien ça la mission de la Maison Mécatina, rappelle le président de son conseil d'administration : garder les gens près de chez eux grâce à des services locaux.
Pour le moment, Ronald Shattler, pêcheur natif de Mutton Bay, est toujours entouré de ses proches. Mais pour combien de temps, se demande son fils Bradley.


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