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Le Cirque du Soleil, un vaisseau amiral sur une mer agitée

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Le Cirque du Soleil n’a pas de comparables dans le milieu circassien. Ce qui a commencé comme un petit laboratoire créatif à Baie-Saint-Paul s’est mué en une multinationale du divertissement qui étend ses tentacules aux quatre coins de la planète. Les dernières années ont toutefois été dures pour la locomotive du cirque québécois. Voici ce que l’on sait, aujourd’hui, de sa santé financière.

Il n’est pas facile d’évaluer la santé financière d’une entreprise comme le Cirque du Soleil. Elle n’est pas cotée en Bourse, ce qui rend les données difficilement accessibles. On doit donc s’en remettre à des informations parcellaires, qui brossent un portrait mitigé de sa situation.

En février 2025, la compagnie abolissait 110 postes à son siège social du quartier Saint-Michel, à Montréal. Trois mois plus tard, elle repoussait le lancement de son nouveau spectacle. À cela s’ajoute l’abolition en mars dernier de 100 postes, dont 70 à Montréal.

Alors, il va comment, le Cirque ? Plus ou moins bien, selon S&P Global. L’agence de notation a abaissé la cote de l’entreprise de B+ à B en septembre dernier, en plus de lui accoler une « perspective négative ».

Depuis, la performance du Cirque du Soleil a été en demi-teinte. Lors du premier trimestre de 2026, les revenus ont baissé de 7 %, mais le bénéfice a tout de même augmenté de 50 %, affirment les experts de S&P Global Samantha Stone et Sean Mogan dans un rapport daté du 11 juin. L’entreprise est profitable, mais moins qu’il y a quelques années, ont-ils précisé au Devoir.

« On s’attend à une croissance des revenus dans la deuxième moitié de 2026 et en 2027 », notent les auteurs. Par contre, les taux d’occupation des spectacles devaient rester faibles au cours des 12 prochains mois en raison du contexte macroéconomique qui poussent les consommateurs à la prudence.

« Comme l’ensemble de notre industrie, nous évoluons cependant dans un environnement qui reste sensible à des facteurs externes », explique par courriel le porte-parole du Cirque du Soleil, Marc-Étienne Nolin. Les quelque 3200 employés — dont près de 1000 au siège social montréalais — pourraient toutefois bénéficier d’un peu de répit. « À ce jour, aucune vague de mises à pied n’est envisagée », confirme M. Nolin.

Québécois, dubaïotes, chinois, américain, ontarien

L’actionnariat du Cirque du Soleil a beaucoup évolué depuis sa création en 1984. Fondé par Guy Laliberté, Gilles Ste-Croix et Daniel Gauthier, il était alors un pur produit québécois. Au tournant des années 2000, Guy Laliberté deviendra le seul actionnaire du Cirque. En 2008, des investisseurs de Dubaï mettront la main sur 20 % des parts, une première prise de participation étrangère.

Sept ans plus tard, coup de théâtre : la société américaine TPG Capital devient actionnaire majoritaire du Cirque, tandis que le fonds d’investissement chinois Fosun et la Caisse de dépôt et placement du Québec (aujourd’hui La Caisse) achètent l’essentiel des parts restantes. Laliberté conserve 10 % des actions, pour ensuite les vendre avec un timing imbattable en 2020, tout juste avant la pandémie et l’effondrement du secteur du divertissement.

Aujourd’hui, l’actionnaire principal — mais non majoritaire — du Cirque du Soleil est le fonds d’investissement ontarien Catalyst Group, suivi des sociétés américaines GDA Luma et Hein Park. La Caisse a confirmé au Devoir ne plus avoir de participation dans l’entreprise.

Malgré tout, « je pense qu’on peut dire que le Cirque est encore québécois parce que tout se fait à Montréal », pense François Colbert, professeur à HEC Montréal. La perception du public va aussi en ce sens, estime le titulaire de la Chaire de gestion des arts Carmelle et Rémi-Marcoux.

Louis Patrick Leroux, recteur de l’Université Saint-Paul et chercheur spécialisé en cirque contemporain, voit les choses autrement. Depuis l’entrée en scène de Catalyst, « on se retrouve dans une situation où Montréal est vidée de son sens. Ça demeure le quartier général, ça demeure un lieu où on fait des costumes, ça demeure un pignon sur rue qui a une valeur de symbole, mais le cœur ne semble plus y être. »

Miser sur des valeurs sûres

« En 2015, lorsque Guy Laliberté a vendu [la grande majorité de] ses parts du Cirque du Soleil, on a eu vraiment peur » de perdre ce fleuron, explique Louis Patrick Leroux. « Tout le monde s’inquiétait que la nature même du Cirque du Soleil serait déformée à jamais, et c’est vrai jusqu’à un certain point. »

L’entreprise est devenue « une grosse machine entrepreneuriale », dit M. Leroux. Elle s’est aussi diversifiée, en achetant entre autres le Blue Man Group. Cela dit, le rythme de production d’un nouveau spectacle d’au bas mot 30 ou 40 millions tous les 18 mois ne tenait plus la route, selon lui.

Ainsi, le Cirque a décidé de reprendre d’anciens spectacles qui avaient été mis au rancart, mais qui fonctionnaient bien, note M. Leroux. Bref, miser sur des valeurs sûres et privilégier la « consolidation ».

Pour François Colbert, il ne faut pas s’inquiéter outre mesure de la prise de participation de fonds d’investissement dans l’actionnariat du Cirque. « Ça me surprendrait que les actionnaires mettent le nez dans la création, dit-il. Là où le fonds pousse le plus, c’est qu’il faut que ce soit profitable. […] Peut-être qu’ils sont moins tolérants envers un spectacle couci-couça. »

« Le show-business, c’est risqué »

L’état de santé du Cirque du Soleil donne en quelque sorte le pouls de tout un milieu, explique Louis Patrick Leroux. « Si le Cirque du Soleil va bien, tout le reste du milieu va bien. » Et vice-versa. « On voit peut-être un petit essoufflement, ou un déplacement des forces créatrices et décisionnelles ailleurs », notamment à Londres, où sont basés plusieurs des nouveaux dirigeants. « On voit l’impact sur le milieu actuellement. »

À son avis, le milieu circassien vit présentement un passage de l’adolescence à l’âge adulte. « La tolérance au risque qu’on voyait à l’époque de Guy Laliberté était très élevée. Ce n’était pas raisonnable, mais il a fait quelque chose d’extraordinaire », rappelle-t-il. Aujourd’hui, on entre dans une « période de maturité » où on observe une forme de « stagnation créatrice ».

Un état dans lequel le Cirque va devoir éviter de s’embourber, prévient François Colbert. « Le show-business, c’est risqué », résume-t-il. On ne sait jamais si un nouveau spectacle va fonctionner. Mais c’est précisément la capacité de se renouveler qui permet de survivre dans ce marché coupe-gorge.

À ce propos, l’expert n’est pas inquiet pour l’avenir du Cirque du Soleil. « C’est une compagnie qui semble saine financièrement et qui a un bon produit, une bonne équipe de création. C’est difficile de prévoir l’avenir, mais je pense qu’ils sont bien en selle. »

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