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Le Canada face à «l’impérialisme délirant» de Trump

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L’intervention militaire américaine au Venezuela a sonné l’heure du réveil pour le Canada, préviennent des experts. Le président Donald Trump est sérieux quand il affirme vouloir « dominer » le continent, de l’Arctique à la Terre de feu — y compris le Canada. Un spécialiste de l’Arctique estime qu’une incursion de navires militaires américains dans le Passage du Nord-Ouest, où la souveraineté canadienne est contestée, devient un scénario crédible.

Les pays qui oseront tenir tête à « l’impérialisme délirant » du gouvernement Trump risquent d’en payer le prix, d’une façon ou d’une autre, estiment des spécialistes des relations internationales. Ils évoquent des pressions économiques, comme le Canada le constate depuis un an, ou des coups de force pour s’approprier des territoires ou des ressources.

« Le Canada doit se préparer à la possibilité que le président Donald Trump envoie bientôt, et sans notre permission, des navires de guerre dans l’archipel arctique canadien, communément appelé Passage du Nord-Ouest », a écrit en octobre dernier dans le Globe and Mail Franklyn Griffiths, professeur émérite de science politique à l’Université de Toronto.

Joint mardi par Le Devoir, cet expert en géopolitique du Grand Nord s’est montré encore plus préoccupé qu’il y a trois mois : l’hypothèse d’une incursion américaine dans l’Arctique canadien est non seulement plausible, il s’agirait d’un premier pas vers une tentative de « prise de contrôle » du Canada, prévient-il.

« Le Canada risque de faire face à une menace sérieuse. Nous devons nous préparer à des moments difficiles », dit Franklyn Griffiths au téléphone, depuis Toronto. Ce vétéran du milieu académique admet qu’il « n’aurait jamais pensé » discuter d’une menace existentielle aussi grave pour le Canada.

La Stratégie de sécurité nationale du gouvernement Trump, dévoilée à la fin de l’année 2025, décrète que les États-Unis visent à « dominer » l’ensemble de l’hémisphère. L’intervention américaine au Venezuela, le week-end dernier, est le premier geste fort confirmant cette prétention à la suprématie, estime le professeur, coauteur de l’ouvrage Canada and the Changing Arctic : Sovereignty, Security, and Stewardship.

Le Grand Nord dans le viseur

Franklyn Griffiths estime plausible que les États-Unis tentent prochainement d’annexer le Groenland, cette immense île polaire danoise, voisine du Grand Nord canadien. Donald Trump clame depuis plusieurs mois qu’il a « besoin » de posséder le Groenland pour des raisons de sécurité nationale.

L’Arctique canadien serait logiquement le territoire suivant dans le viseur du gouvernement Trump, fait valoir le professeur Griffiths. Les États-Unis et d’autres nations contestent depuis longtemps la souveraineté canadienne dans les eaux du Grand Nord, un territoire convoité pour ses minéraux, ses potentielles réserves d’hydrocarbures et sa localisation stratégique, aux confins de la Russie et de l’Amérique du Nord.

Les Américains ont envoyé deux fois — sans autorisation du Canada — un pétrolier dans le Passage du Nord-Ouest, en 1969 et en 1970, ainsi qu’un brise-glace en 1985. L’ancien secrétaire d’État du premier gouvernement Trump, Mike Pompeo, avait suggéré en 2019 de répéter un tel défi à la souveraineté canadienne, sans y donner suite.

Franklyn Griffiths rappelle qu’une incursion militaire américaine dans le Passage du Nord-Ouest serait cette fois beaucoup plus qu’un simple coup d’éclat. Et ce geste créerait une situation explosive, où des sous-marins à propulsion nucléaire russes et américains risqueraient de se croiser dans les eaux canadiennes, avec tous les périls que cela comporte.

Retour au XIXe siècle

Justin Massie, professeur au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), partage le sentiment d’urgence évoqué par son collègue de l’Université de Toronto. « Bien sûr que le Canada doit s’inquiéter [de l’impérialisme américain]. Je pense que ça fait longtemps qu’on aurait dû s’inquiéter », affirme-t-il sans détour.

Personne ne s’attend à une invasion du Canada à grande échelle ou à « l’arrestation » du premier ministre Mark Carney — le sort réservé au dictateur du Venezuela. Trump et son cercle rapproché démontrent toutefois qu’ils sont prêts à redéfinir les règles gouvernant l’ordre mondial depuis 80 ans, pour assouvir leur soif de pouvoir.

« On retourne au XIXe siècle », au règne de la loi du plus fort, explique le professeur Massie. Une intervention du « plus fort » au Groenland confirmerait une fois de plus le peu de considération de Washington pour les « faibles » qui n’ont pas les moyens de défendre leur souveraineté. Comme par hasard, Trump critique sans relâche les budgets militaires « insuffisants » du Canada, rappelle Justin Massie.

Un déploiement militaire américain au Groenland risquerait de signer l’arrêt de mort de l’OTAN, estime le professeur. Le Canada doit trouver sa place dans ce nouvel ordre mondial qui le place en position la plus précaire depuis la Seconde Guerre mondiale, selon lui.

« Le déploiement canadien en Lettonie est-il toujours logique, dans le contexte où c’est notre territoire qui peut être convoité par les États-Unis ? Il faut que l’Europe soit prête à nous défendre, mais qu’est-ce que l’Europe peut faire pour défendre le Canada ? »

Une crise existentielle

Si le premier ministre Mark Carney évoque rarement en public l’ampleur de la menace à la souveraineté du Canada, c’est notamment pour éviter de provoquer son imprévisible vis-à-vis américain, estime de son côté Frédéric Mérand, professeur au Département de science politique de l’Université de Montréal.

« Je ne suis pas dans la tête de Mark Carney, mais je suis convaincu qu’il ne pense qu’à ça en permanence — en se levant le matin, en se rasant, en mangeant, en se couchant le soir », évoque le professeur.

L’espoir du Canada et des autres pays menacés par Trump, c’est que l’ancien animateur de téléréalité « finisse par s’empêtrer dans les contradictions […] de son impérialisme délirant », soulève Frédéric Mérand. Il note que l’opération militaire contre Maduro au Venezuela « a été planifiée de manière très minutieuse, mais la suite politique était complètement improvisée ».

Les experts déplorent que les pays menacés par Trump soient incapables de s’unir pour résister au rouleau compresseur américain. Ils estiment que le peuple américain est le mieux placé, pour le moment, pour freiner cette croisade autoritaire. Les élections de mi-mandat, l’automne prochain, donneront une idée de la vigueur de la résistance contre Trump.

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