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Le Canada a des bassins si vastes qu’on les distingue depuis l’orbite : sur soixante ans d’exploitation, pas un seul n’a été rendu à la forêt

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Depuis la Station spatiale internationale, les astronautes les repèrent sans jumelles : de vastes taches sombres et rectangulaires, étalées sur des dizaines de kilomètres carrés au nord de l’Alberta. Ce ne sont pas des lacs naturels. Ce sont des bassins de résidus miniers, sous-produits de l’extraction du pétrole issu des sables bitumineux, et ils s’accumulent sans discontinuer depuis l’exploitation industrielle lancée en 1967 avec l’usine de Great Canadian Oil Sands, ancêtre de Suncor. Soixante ans plus tard, aucun de ces bassins n’a jamais été refermé ni rendu à la forêt boréale qu’il a remplacée.

À retenir

  • Des lacs artificiels visibles depuis l’orbite s’accumulent sans interruption depuis 1967
  • 1,4 milliard de mètres cubes de résidus toxiques continentde croître malgré les promesses
  • Une bataille réglementaire de 15 ans pour un cadre fédéral qui n’existe toujours pas

Sommaire

  1. Un milliard de mètres cubes qui ne cessent de grossir
  2. Pourquoi ces lacs artificiels ne se referment jamais
  3. Une facture de réhabilitation qui donne le vertige

Un milliard de mètres cubes qui ne cessent de grossir

Le chiffre donne le vertige. L’organisme de régulation de l’énergie en Alberta estimait en 2023 qu’il y avait 1,4 milliard de mètres cubes de résidus fluides et 400 millions de mètres cubes d’eau contaminée dans les bassins de résidus. Pour se représenter cette masse liquide, un rapport de 2022 de la Société pour la nature et les parcs du Canada avançait une image parlante : 240 fois le West Edmonton Mall pourraient tenir dans ces résidus fluides. Le fameux centre commercial, l’un des plus grands d’Amérique du Nord, ne représenterait donc qu’une goutte dans cet océan toxique.

Et la tendance n’est pas à la décrue. Un rapport publié par l’Alberta Energy Regulator montrait qu’en pleine pandémie, alors que la production de pétrole reculait, les bassins de résidus des sables bitumineux ont grossi de 90 millions de mètres cubes supplémentaires en 2020, malgré une baisse de la production pétrolière. Ironie du calcul industriel : moins produire ne signifie pas forcément moins polluer. Le Globe and Mail rappelait encore récemment que si certains bassins ont été réhabilités, le volume de résidus continue de croître, en partie parce que toute l’eau captée sur un site doit y être conservée, même s’il s’agit simplement de fonte des neiges ou de pluie n’ayant jamais servi au procédé minier. Le système est ainsi bâti : ce qui entre ne ressort jamais.

Pourquoi ces lacs artificiels ne se referment jamais

La loi albertaine porte une part de responsabilité dans ce blocage. Une des principales raisons de l’existence des bassins à résidus repose sur la loi provinciale qui interdit tout rejet d’eaux ayant été en contact avec du bitume dans les plans d’eau situés hors des sites miniers, y compris dans la rivière Athabasca. Une précaution sanitaire compréhensible sur le papier, mais qui, faute d’alternative de traitement à grande échelle, transforme chaque bassin en piège sans fond.

La chimie n’aide pas non plus. Les particules les plus fines, argiles et silts en suspension, refusent de se déposer au rythme espéré. Les particules de silt et d’argile restent en suspension et forment des résidus fluides, qui peuvent prendre des décennies à se stabiliser, et même alors, seulement jusqu’à obtenir une consistance de boue molle. Certaines analyses universitaires évoquent même un siècle avant sédimentation complète sans intervention active. Un bassin ouvert en 1980 pourrait ainsi rester actif jusqu’en 2080, sans qu’aucune loi n’y change grand-chose.

Le problème dépasse la seule question esthétique ou temporelle. Un organisme international de surveillance environnementale affirme qu’il existe des preuves convaincantes montrant que les bassins de résidus des sables bitumineux en Alberta ne sont pas étanches. Des chercheurs ont documenté que les mêmes contaminants retrouvés dans les bassins apparaissent dans les nappes phréatiques environnantes, un signal difficile à ignorer pour les communautés autochtones qui vivent en aval, sur les rives de la rivière Athabasca. Les oiseaux migrateurs, eux, paient un tribut plus direct : des canons sonores tirent en permanence pour les dissuader de se poser sur ces surfaces qui, vues du ciel, ressemblent à s’y méprendre à de vrais plans d’eau.

Une facture de réhabilitation qui donne le vertige

Combien coûterait un vrai nettoyage ? La réponse dépend de qui répond. Remédier aux mines de sables bitumineux pourrait coûter 130 milliards de dollars, selon une note interne de l’Alberta Energy Regulator datant de 2018, bien que dans une estimation officielle, le régulateur avance plutôt un chiffre proche de 34 milliards de dollars. Un écart de près de 100 milliards entre deux évaluations émanant du même organisme, ce n’est pas un détail comptable, c’est l’aveu d’une incertitude abyssale sur l’ampleur réelle du chantier à venir.

Face à cette impasse, l’Alberta a fini par bouger, timidement. En septembre 2025, un comité gouvernemental a formulé de nouvelles recommandations pour accélérer les choses. Le gouvernement de l’Alberta a accepté quatre nouvelles recommandations visant à accélérer la gestion de l’eau des mines de sables bitumineux et la réhabilitation des bassins de résidus, portant sur l’avancement des technologies de traitement, la création de normes pour le rejet d’eau minière traitée, l’avancement des lacs de fosse finale et l’élargissement de la participation communautaire. La ministre de l’Environnement a elle-même reconnu l’urgence de la situation, affirmant que « ne rien faire pendant que l’eau minière continue de s’accumuler n’est pas une approche durable à long terme ».

Mais des paroles aux actes, le chemin reste long. L’industrie minière canadienne, par la voix de son association professionnelle, réclame depuis des années un cadre réglementaire fédéral clair pour pouvoir enfin traiter et rejeter l’eau des bassins dans des conditions sûres. Un responsable du secteur espérait ainsi « que cela accélérera le développement de règlements fédéraux, que nous avons demandés il y a près de 15 ans ». Quinze ans d’attente pour un cadre qui n’existe toujours pas : voilà qui résume assez bien le rythme auquel avance ce dossier.

Ce qui frappe, finalement, ce n’est pas seulement la taille de ces bassins visibles depuis l’orbite. C’est leur permanence. Soixante ans d’extraction, des dizaines de milliards de dollars de réserves provisionnées, des comités d’experts qui se succèdent depuis une décennie, et pourtant pas un seul de ces plans d’eau artificiels n’a franchi la ligne d’arrivée de la remise en état complète. La région couvre aujourd’hui 142 200 kilomètres carrés dans les régions d’Athabasca, Cold Lake et de la rivière de la Paix, un territoire où le sol promis à la forêt boréale attend toujours son tour.

Sources : energie-developpement.blogspot.com | open.alberta.ca | alliancesablesbitumineux.ca

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