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La Tohu reprend pied. En un an et demi, le déficit accumulé de la cité montréalaise des arts du cirque est passé de 2,1 millions à 1,3 million de dollars. « On a vécu la crise, et le redressement », estiment les codirecteurs, Pascale Bélanger et Benoit Mathieu, nommés en janvier 2025 pour redresser le bateau. « Là, on est dans la phase de consolidation. » Les directeurs rêvent déjà du moment où ils pourront reprendre des risques artistiques calculés. Bilan de santé de l’unique scène vouée aux arts du cirque au Québec.
« Les risques ? Bientôt. Mais pas cette année, encore, disent-ils en souriant. Quand on aura diminué notre niveau de dette de moitié. Avant d’être en relance, finissons de consolider… »
En 2023, la Tohu a creusé un déficit de 2,1 millions de dollars, sur un budget total de 16 millions.
L’organisme gère aussi le festival Montréal complètement cirque, le Marché international de cirque contemporain, l’animation du parc Frédéric-Back et des activités communautaires et culturelles pour le quartier Saint-Michel.
Ce déficit, réduit à 1,3 million, est maintenant « gérable, sur un chiffre d’affaires de 11 à 12 millions », selon les directeurs. « On a une stratégie sur huit à dix ans, avec une projection de remboursement. » Cette année, qui finit [fiscalement] en août, « on prévoit un léger surplus ».
Un surplus qui aurait été plus garni si Dracula, une comédie des horreurs avait honoré ses contrats. La pièce du producteur privé Mike Mendell était un des deux événements que la Tohu accueillait en location en 2025 pour renflouer ses coffres.
Les trois dernières représentations de Dracula ont été annulées. Le promoteur doit au moins 100 000 $ à ses concepteurs. « On est dans la longue liste de gens qui réclament leur argent », soupire Pascale Bélanger.
À l’inverse, la semaine de relâche a été une belle surprise de relance financière. La patinoire extérieure, réfrigérée et gratuite, ainsi que les activités spéciales de la Tohu ont permis d’attraper au vol plusieurs spectateurs, qui ont enchaîné spontanément en allant voir Clip !, des Deux de Pique.
« À peu près 30 % des spectateurs étaient nouveaux, et ont décidé d’aller voir le show » sur un coup de tête, parce qu’ils étaient déjà dans l’édifice tout rond, inauguré en 2004.
Pour cet été, le festival Montréal complètement cirque fera face de son côté à un nouveau défi : naviguer sur une rue Saint-Denis qui ne sera pas piétonne, entre plusieurs chantiers de construction. « Ce sont des enjeux urbains qui nous forcent à nous réinventer », et à faire le festival en deux îlots bien définis, plutôt que tout le long d’une rue.
« La Ville travaille avec nous. On a une belle programmation. Mais est-ce que le Montréalais va vouloir venir jouer avec nous dans un chantier ? » demande Pascale Bélanger.
Le grand cirque de l’économie mondiale
« À l’époque où je travaillais au Cirque Éloize, quand un spectacle était créé, on partait en tournée pour un ou deux ans », se souvient Pascale Bélanger.
« Maintenant, le coût de transport est rendu tellement élevé » que les tournées ne fonctionnent plus autant. À la Tohu, « les spectacles qu’on fait venir d’Europe ou d’Australie, c’est parce que des théâtres de Québec ou de Toronto les reçoivent aussi. Avec l’augmentation des frais de cargo, on n’a plus la capacité financière de les faire venir tout seuls. »
La concurrence créative est aussi très élevée dans le monde pour que le Québec réussisse à se démarquer autant qu’il l’a fait par le passé. « L’Australie est très forte. Elle produit de beaux spectacles, poursuit Mme Bélanger. La Tchécoslovaquie aussi. L’Europe, avec un nombre hallucinant de compagnies… »
Ici, dans le périmètre limité de l’île de Montréal, se trouve une concentration d’activités de cirque, permanentes et récurrentes, « beaucoup plus élevée que n’importe où dans le monde », croient les codirecteurs, et qui fait que Montréal demeure, selon eux, même dans ces difficultés, une capitale de cirque.
Au pays, « ce ne sont que les extrémités qui font du cirque. Terre-Neuve, Montréal, Toronto, Québec. Et ensuite, en Colombie-Britannique. Au centre, dans les Prairies, il n’y a rien. »
Le Canada et le Québec ne comptent qu’un nombre limité de spectateurs potentiels pour le cirque. « C’est clair que le marché québécois ne peut pas faire vivre toutes les compagnies d’ici. »
« C’est pour ça qu’elles vont en Europe, et souvent en France, parce que tu peux faire là une tournée sur 100 ou 200 kilomètres. Et c’est pour ça que la situation aux États-Unis nous rentre dedans. C’est un gros marché qui faisait vivre les compagnies québécoises. Ça a un impact majeur que de ne plus y jouer autant », précise Benoit Mathieu.
Se réinventer, encore et encore et…
« Il y a huit mois, la Tohu était dans une de crise existentielle qui remettait sa survie en question. C’est passé. Maintenant, on est dans la même situation de crise existentielle que tout le milieu du cirque et des arts vivants », réfléchit M. Mathieu.
« C’est probablement le mélange des arts qui va définir le prochain le cirque réinventé », sourit-il, en rappelant qu’avec le Cirque du Soleil, à l’époque, le Québec avait « réinventé le cirque. Maintenant, on doit réinventer le cirque réinventé », s’amuse-t-il.
Comment ? « Il faut faire vivre de nouvelles expériences du cirque. Deux clowns, trois trapèzes, une corde lisse, les gens ont beaucoup vu ça, maintenant. Ils ne viennent plus juste pour le “wow” », renchérit Pascale Bélanger.
La Tohu teste déjà. Faire un match d’impro-cirque, avec bières et hot-dogs vendus sur le côté de la scène, par exemple, fonctionne.
Une autre piste ? Transformer les gréements acrobatiques. Donner au trapèze une autre forme, le présenter dans un autre sens.
« Les compagnies cherchent aussi à aller dans cette direction. » Benoit Mathieu renchérit : « On a eu un financement du Conseil des arts et des lettres du Québec, pour monter un programme de résidence de création avec l’École nationale de cirque», en utilisant la salle de l’un et les studios de répétition, « pour aider les compagnies, les artistes et les collectifs à développer du contenu, et pour dynamiser le milieu ».


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