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La schizophrénie de l’Oncle Sam

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Le 4 juillet 1776, les États-Unis prenaient forme sur des principes de liberté, d’égalité, d’état de droit et d’opposition à la tyrannie. 250 ans plus tard, comment se portent les idéaux de l’Amérique et comment les lire à travers les grands symboles qui ont façonné le récit national ? Troisième étape de quatre : l’Oncle Sam.

Entre le symbole et la réalité, il y a désormais un décalage que John Defreest, rencontré il y a quelques semaines au bord du fleuve Hudson, n’arrive plus très bien à appréhender.

« L’Oncle Sam, c’était un bon gars », dit l’homme dans la cinquantaine, canne à pêche à la main, « né et élevé à Troy, dans l’État de New York », précise-t-il. C’est la ville qui a donné naissance à l’illustre personnage. Elle entretient depuis son mythe avec passion.

« L’Oncle Sam est devenu l’image d’un gouvernement en qui les citoyens pouvaient avoir confiance, poursuit-il. Mais c’est devenu plus compliqué aujourd’hui, dans l’état actuel de notre politique, et surtout dans l’État de New York, qui est sans doute devenu le pire du pays. » Il laisse tomber les mots « taxes » et « coût de la vie » pour donner du sens à son commentaire.

Derrière lui, son ami Douglas insère depuis le début de la conversation quelques commentaires : « Nous devons changer de gouvernement. » « John F. Kennedy, c’était le meilleur président. » « Je suis un vétéran. »

Au moment où les États-Unis célèbrent le 250e anniversaire de leur indépendance, un des personnages emblématiques du pays, l’Oncle Sam, semble trouver moins facilement sa place dans le présent. Un changement de trajectoire pour cette figure forte dans l’imaginaire américain, dont la cause est peut-être à chercher dans le changement de ton du gouvernement des États-Unis dont il est censé être l’image, estime Kathy T. Sheehan.

« L’Oncle Sam a toujours réussi à incarner des contradictions, affirme l’historienne de la ville de Troy assise au cœur du musée Hart Cluett, où le passé de la région se raconte au quotidien. Incarnation du patriotisme, il a été convoqué dans les années 1960 tant par ceux qui étaient pour la guerre au Vietnam que par ceux qui étaient contre. Depuis toujours, il peut être démocrate et républicain en même temps. Mais, aujourd’hui, dans le contexte de polarisation extrême que l’on connaît, le personnage devient de plus en plus schizophrène », en se retrouvant à représenter des ambitions et des discours politiques parfois en rupture avec la réalité.

Son apparition dans des manifestations soutenant une répression politique démesurée contre des immigrants pourtant intégrés à la vie économique du pays, son image accompagnant des discours haineux fondés sur des théories complotistes, des messages attaquant la liberté d’expression, la diversité sociale pourtant aux racines du pays, ou appuyant la guerre en Iran aux objectifs nébuleux, peut avoir alimenté ce trouble de la personnalité chez l’Oncle Sam, ce qui rend forcément le personnage de plus en plus difficile à manier, à manipuler, à embrasser…

L’origine d’un mythe

Le destin est tragique pour cette icône de l’Amérique, née pourtant dans la bienveillance de Sam Wilson, un entrepreneur de Troy. Pour la petite histoire, c’est lui qui était chargé de nourrir les troupes américaines durant la guerre de 1812, en fournissant de la viande de bœuf et de porc mise au sel dans la ville, alors un des cœurs industriels du pays naissant. Elle était livrée aux militaires dans des barils frappés des lettres U.S et E.A. pour United States et Elbert Anderson, alors lieutenant-colonel des troupes de l’État de New York et responsable du contrat d’approvisionnement.

Un employé de la compagnie de Wilson, Jonas W. Gleason, aurait été le premier en octobre 1812 à faire courir le bruit que les lettres U.S. faisaient plutôt référence à l’expéditeur de la viande, « Uncle Sam », surnom donné à l’entrepreneur par ses employés et son entourage. L’anecdote s’est répandue au sein des militaires, puis dans la ville, dans la presse locale et dans le reste du pays, ce qui a donné une image durable au gouvernement américain, celle de l’Oncle Sam.

Il aura fallu toutefois attendre plus d’un siècle avant que le concept trouve son incarnation contemporaine dans une image créée pour la première fois en juillet 1916 dans les pages du Leslie’s Illustrated Weekly par le dessinateur James Montgomery Flagg. L’Oncle Sam, haut-de-forme sur la tête, habillé aux couleurs du drapeau américain, y demandait, doigt pointé vers le lecteur, « Que faites-vous pour vous préparer ? ».

C’est sous ces traits — ironiquement ceux de Flagg et non pas ceux de Sam Wilson — que l’Oncle Sam va alors être rapidement adopté pour évoquer le gouvernement américain et enchâsser au passage l’idée de confiance, de respect, de patriotisme, d’unité nationale reposant sur les valeurs de liberté, de justice et de droit, promulgués par les Pères fondateurs.

« Avant les années 1960, la grande majorité des Américains partageaient une opinion favorable de ce symbole, car ils avaient une opinion favorable de la nation, résume en entrevue Don Hickey, professeur d’histoire à la retraite du Wayne State College, au Nebraska, qui a étudié de près le personnage. Un sondage a montré récemment que 55 % des démocrates préféreraient vivre dans un autre pays. Chez les républicains, ce chiffre n’est que de 10 %. Et cette profonde division s’étend sur plusieurs autres sujets. »

Le sondage en question, mené fin avril début mai par l’Université d’Elon, en Caroline du Nord, révélait aussi que 68 % des Américains estiment que leurs élus sont pires aujourd’hui que dans le passé, que 80 % jugent parfois ou toujours qu’aucun grand parti ne représente finalement leur point de vue sur la vie et que 64 % des personnes interrogées déclarent avoir peu ou pas confiance dans la capacité des institutions politiques américaines à prendre des décisions globalement judicieuses dans les 50 prochaines années.

Un folklore rattrapé par le présent

« L’Oncle Sam a été utilisé comme symbole patriotique le 4 juillet, pendant la Première Guerre mondiale et aussi pendant la Seconde, rappelle Barry Popik, linguiste américain et étymologiste de la culture américaine, joint récemment par Le Devoir dans l’État de New York où il habite. Au cours du XXe siècle, il a doucement perdu de son attrait, à mesure que le gouvernement des États-Unis a été perçu moins favorablement par la population. »

La médecine populiste appliquée par Donald Trump sur les maux et les inconforts de son pays a finalement fait empirer les choses. En mai, 72 % des Américains estimaient que la réputation des États-Unis à l’étranger avait été entachée par le déclenchement de la guerre en Iran, et 65 % y voyaient même une menace pour la sécurité nationale, selon un coup de sonde du Chicago Council on Global Affairs.

La perte de confiance frappe aussi le gouvernement dans sa gestion des questions sanitaires, avec à peine 50 % des Américains qui jugent crédibles les recommandations en matière de santé faite par les Centres de prévention et de lutte contre les maladies (CDC), a révélé en juin une étude de l’École de santé publique T.H. Chan de l’Université Harvard. Ils étaient 77 % au printemps 2025.

Ce glissement spectaculaire suit de près l’entrée en scène d’un nouveau secrétaire à la Santé, Robert F. Kennedy Jr., et de ses politiques suivant de près l’air du temps, les théories complotistes, les intérêts du trumpisme plutôt que la science. Un manque de rigueur et une improvisation difficiles à concilier avec l’image de l’Oncle Sam.

« Ce personnage a réussi à concilier des différences tant que ces différences de points de vue tenaient sur des faits partagés, sur une réalité commune, ce qui ne semble plus être le cas aujourd’hui, dit Kathy T. Sheehan. Nous avons perdu le sens du dialogue et du débat, y compris dans certaines familles, où les questions politiques sont devenues si délicates, si émotives qu’elles empêchent toute conversation raisonnée. »

Elle dit croire que le personnage pourra redevenir un jour le symbole d’une unité perdue, d’un dialogue devenu impossible. « Mais il va falloir attendre un peu pour voir », dit-elle.

À Troy, l’avenir de l’Oncle Sam, lui, ne semble pas totalement compromis. « C’est un citoyen de la ville, célébré comme tel, dit-elle. Les jeunes le voient comme le personnage du défilé organisé chaque année en son honneur. » Les touristes, eux, viennent lui rendre visite au cimetière Oakwood, où il repose sous un arbre depuis 1854. Un rôle très localisé, qui risque toutefois de s’éterniser, 68 % des Américains prédisant que le pays va poursuivre et accentuer ses divisions d’ici 2076, date du 300e anniversaire de l’indépendance du pays.

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