Un blindé haut comme un immeuble de trois étages, propulsé par des moteurs de dirigeable, et qui n’a jamais parcouru plus de quelques dizaines de mètres. Voilà le résumé cruel du char Tsar, imaginé par l’ingénieur russe Nikolaï Lebedenko en 1915. L’acier fourni pour la construction était plus épais que prévu et le poids de la machine est passé de 40 à 60 tonnes. Testé une seule fois à une soixantaine de kilomètres de Moscou, l’engin s’est embourbé dès ses premiers mètres et y est resté planté jusqu’à sa destruction, huit ans plus tard.
L’histoire commence par un jouet. Début 1915, Lebedenko présente au tsar Nicolas II une maquette de bois d’à peine 30 centimètres, actionnée par un ressort de gramophone. Cette maquette a énormément impressionné l’empereur, qui a débloqué les fonds pour la construction d’un exemplaire expérimental. Sur le parquet du palais, on avait dressé des piles de livres en guise d’obstacles : le petit engin les franchissait sans difficulté. Séduit par l’idée d’un char lourd capable d’écraser n’importe quel terrain, le souverain accorde à l’ingénieur un budget considérable, de l’ordre de 250 000 roubles, l’équivalent de plus de deux millions d’euros dans les années 2010. Pour l’époque, une fortune engagée sur la promesse d’un jouet à ressort.
À retenir
- Une maquette jouet fascine le tsar et débouche sur un projet géant de 250 000 rouels
- Des roues avant de 9 mètres et une architecture révolutionnaire en tricycle sensée tout conquérir
- Un seul essai : le char s’enlise immédiatement et ne se libère jamais
Sommaire
- Un tricycle géant conçu dans le plus grand secret
- L’essai qui a tout fait basculer
- Abandonné en pleine tourmente révolutionnaire
Un tricycle géant conçu dans le plus grand secret
Le projet est si sensible qu’il faut le dissimuler jusque dans les usines. La construction du char est réalisée en toute discrétion dans le village d’Orudievo, la fabrication des pièces étant répartie dans plusieurs usines qui les croient destinées à un chantier naval ou à l’artillerie lourde. Le résultat ne ressemble à aucun autre blindé de la Grande Guerre. Contrairement aux chars britanniques ou français qui misent sur des chenilles, Lebedenko opte pour une architecture en tricycle : les roues avant mesurent presque 9 mètres de diamètre, tandis que la roue arrière, bien plus petite, ne fait que 1,5 mètre. L’idée paraît logique sur le papier, plus une roue est grande, plus elle franchit d’obstacles sans s’enliser. Sur le terrain, ce raisonnement va se retourner contre ses concepteurs.
La carcasse s’élève à près de 8 mètres de haut pour 15 mètres de long, avec une tourelle sommitale armée de mitrailleuses Maxim et des emplacements prévus pour des canons supplémentaires sur les flancs. Pour la faire avancer, les ingénieurs récupèrent deux moteurs Maybach de 240 chevaux, initialement destinés à un Zeppelin allemand capturé. Une solution de fortune qui, couplée à un poids largement sous-estimé au départ, va condamner l’engin avant même son premier essai sérieux.
L’essai qui a tout fait basculer
Fin août 1915, le moment de vérité arrive. Devant une commission militaire venue juger de l’avenir du projet, le char quitte sa plateforme de bois. Les images d’époque, rares, montrent une machine qui semble d’abord tenir sa promesse : en quittant sa plateforme, le char parcourt quelques dizaines de mètres, rasant un bouleau sur son passage comme une allumette. Puis vient le grain de sable, ou plutôt le sol meuble. La roue arrière, censée assurer la direction, s’enlise dans les sols meubles et les fossés, et les roues avant s’avèrent parfois insuffisantes pour l’en sortir. Le problème n’est pas seulement une question de puissance moteur : le centre de gravité de l’engin, mal calculé dès la conception, reporte trop de poids vers l’arrière, aggravant la pression au sol de cette petite roue directrice.
La commission tranche sèchement. Les ingénieurs proposent bien d’agrandir la roue arrière et de renforcer la motorisation, mais l’armée russe juge le concept dépassé : un mastodonte de cette taille, lent et incapable de se camoufler, offrirait une cible idéale à l’artillerie ennemie. Une série d’essais infructueux se déroule devant la Haute Commission en août 1915, et en septembre le projet est officiellement annulé. Malgré cela, les concepteurs Stechkin et Mikulin tentent de développer un nouveau moteur pour sauver la machine, sans succès. Le char, lui, refuse obstinément de quitter sa fondrière.
Abandonné en pleine tourmente révolutionnaire
Ce qui aurait pu rester une simple anecdote militaire se transforme en scène presque irréelle. Jusqu’en 1917, le char reste gardé sur le site d’essai, mais avec le déclenchement de la révolution russe, il finit par être abandonné. Pendant six ans, la carcasse rouille au milieu de la forêt, à 60 kilomètres de Moscou, oubliée par un pays qui a bien d’autres urgences. Ce n’est qu’en 1923, sous le régime soviétique naissant, que des équipes viennent enfin démonter ce qui reste de l’engin pour en récupérer le métal. Le tsar Nicolas II, qui avait financé le projet avec enthousiasme, ne verra jamais le résultat : il est exécuté en 1918, un an après l’abandon du char.
L’échec du char Tsar tient en une phrase : trop lourd, trop haut, trop lent, et vulnérable au moindre coup de canon. On peut y voir une caricature involontaire de l’Empire russe finissant, majestueux sur le papier, fragile dans les faits. Reste une curiosité : aucune des maquettes ni des plans d’origine n’a survécu, seule une poignée de photographies témoigne encore de son existence. En 2020, le musée russe du T-34, près de Moscou, a fait reconstruire une réplique grandeur nature à partir de ces clichés, offrant enfin au public l’occasion de mesurer, en vrai, l’ampleur du pari raté de Lebedenko.
Sources : youtube.com | casusbellihdg.wordpress.com


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