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La nouvelle cause de la jeunesse : de « Il est interdit d’interdire » à « Free Palestine »

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On entend souvent dire que la jeunesse française a changé. Celle de Mai 68 serait celle de la liberté ; celle d’aujourd’hui serait celle du wokisme, du climat ou de la Palestine. Les slogans ne sont plus les mêmes. Les références non plus. Pourtant, derrière ces transformations spectaculaires, une constante demeure : une partie de la jeunesse éprouve le besoin de construire son identité autour d’une cause qu’elle estime moralement supérieure.

C’est peut-être là le véritable héritage de Mai 68.
Les étudiants qui occupaient les amphithéâtres n’étaient pas les plus malheureux de France. Ils appartenaient souvent à une génération qui avait grandi dans les Trente Glorieuses. Ils bénéficiaient d’un niveau de vie inédit, d’un accès élargi aux études et d’un avenir qui semblait ouvert. Mais cette sécurité matérielle ne suffisait pas. Il leur fallait une grande cause.
Le Vietnam joua ce rôle. Le Che Guevara devint une icône. Mao séduisit jusqu’à des intellectuels qui fermaient les yeux sur les millions de morts de la Révolution culturelle. Plus largement, le tiers-mondisme s’imposa comme une grille de lecture : l’Occident était coupable, les peuples lointains étaient investis d’une supériorité morale.

Ce phénomène n’a jamais vraiment disparu. Aujourd’hui, les portraits du Che ont laissé place aux keffiehs. Les murs des universités portent moins de citations de Marx que le slogan « Free Palestine ». Les causes changent ; le mécanisme demeure.
Ce qui importe n’est pas seulement la Palestine. Demain, ce sera peut-être une autre cause. L’essentiel est ailleurs : beaucoup de jeunes ressentent le besoin de s’inscrire dans un combat qui dépasse leur existence personnelle. À travers cette cause, ils trouvent un langage commun, une appartenance, une manière de distinguer le Bien du Mal.

Le militantisme devient alors une identité.
Il serait pourtant trop simple de réduire cette évolution à un simple effet de mode. Les sociétés occidentales ont profondément changé. Les grandes appartenances qui structuraient autrefois la vie – la famille, la religion, la nation, les grandes idéologies politiques – se sont affaiblies. Dans cet espace laissé vacant, l’engagement militant offre une nouvelle forme d’identité.
Hier, on héritait d’une histoire. Aujourd’hui, beaucoup choisissent une cause.
Cette évolution explique aussi la radicalité de certains débats. Lorsqu’une opinion politique devient un élément constitutif de l’identité personnelle, toute contradiction est vécue comme une agression. On ne discute plus une idée ; on remet en cause celui qui la porte.
Les réseaux sociaux amplifient encore ce phénomène. Ils récompensent les prises de position les plus tranchées, les indignations les plus spectaculaires, les slogans les plus simples. La nuance circule mal. L’émotion, elle, devient virale.

La cause palestinienne s’est ainsi transformée, pour une partie de la jeunesse occidentale, en symbole universel. Elle dépasse largement le conflit israélo-palestinien lui-même. Elle est devenue, dans certains milieux, le point de convergence de multiples combats : contre le colonialisme, contre le capitalisme, contre l’Occident, contre les frontières, contre toutes les formes supposées de domination.
C’est précisément là que réside le danger.
Car lorsqu’une cause devient un marqueur identitaire, les faits risquent de passer au second plan. Les réalités historiques deviennent moins importantes que le récit militant. Les victimes ne sont plus toutes regardées avec la même compassion ; elles sont parfois hiérarchisées selon qu’elles confirment ou non la vision du monde que l’on souhaite défendre.

Cette logique conduit à des aveuglements dont l’histoire fournit malheureusement de nombreux exemples.
Il ne s’agit pas de reprocher aux jeunes de s’engager. Une démocratie vivante a besoin de leur enthousiasme, de leur générosité et parfois même de leurs excès. Le problème n’est pas la recherche d’une cause. Le problème apparaît lorsque cette cause dispense de penser, d’examiner les faits ou d’accepter la complexité.
La jeunesse française n’a donc peut-être pas autant changé qu’on le croit.
En 1968, elle voulait changer le monde. En 2026, elle veut encore le changer.

Mais une question demeure.
Le combat le plus courageux consiste-t-il à reprendre le slogan de son époque ou à conserver sa liberté d’esprit lorsque tout le monde répète le même ?
C’est peut-être cela, aujourd’hui, la véritable rébellion.

Raphaël Delpard

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