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Il y a des phrases qu’on n’entend qu’en anglais et qu’il faut traduire en français pour en mesurer toute la portée. Ces temps-ci, ce qui se dit révèle quelque chose d’étrangement familier que peu semblent remarquer.
Le premier ministre Mark Carney parle volontiers d’un Canada fort et indépendant, capable de tenir tête aux pressions américaines. À New York, il a même répété le slogan de Donald Trump. Un Canada fort, a-t-il lancé devant l’Economic Club, « aidera à rendre sa grandeur à l’Amérique ».
Le Canada doit accroître son autonomie stratégique, s’affirmer et se tenir debout. Mais ce même Canada plus indépendant, précise-t-il aussitôt, restera profondément intégré à l’économie américaine. Les chaînes d’approvisionnement tiendront. Les marchés resteront ouverts. Autrement dit, l’interdépendance survivra à l’affirmation.
En janvier, quand le secrétaire au Trésor américain a qualifié l’Alberta de « partenaire naturel » des États-Unis, Carney s’est empressé de se faire rassurant sur un autre front en affirmant qu’il va de soi que même une Alberta indépendante resterait dans la zone du dollar canadien. Bien sûr qu’il y aurait libre-échange. Autrement dit, bien sûr que les deux économies demeureraient liées.
Plus récemment, Kerry-Lynne Findlay, tout juste élue à la tête des conservateurs de la Colombie-Britannique, a repris la même logique, presque distraitement. Une Alberta souveraine, a-t-elle expliqué, conserverait évidemment des liens économiques étroits avec le reste du pays. Il n’y aurait pas de rupture. Les institutions continueraient de fonctionner. Autrement dit, les partenariats survivraient.
En anglais, tout cela passe pour de la simple responsabilité. Une façon raisonnable de gérer une crise, qu’il s’agisse d’une sécession potentielle ou d’un voisin envahissant, sans céder à l’alarmisme. Mais traduit en français, cela sonne presque mot pour mot comme la souveraineté assortie à une association.
Contradiction
Rien de tout cela n’est nouveau. René Lévesque, en 1980, proposait aux Québécois une formule précise : oui, nous voulons être maîtres de nos lois et de nos institutions ; non, cela n’abolit pas la réalité économique. Nous resterons dans une zone de libre-échange avec le Canada. Nous partagerons une monnaie. Nous négocierons une association. Jacques Parizeau, en 1995, disait la même chose : l’indépendance politique n’efface pas l’interdépendance économique. Ce qui change, c’est le rapport de force.
Et pendant quarante ans, la réponse du Canada anglais fut invariablement la même : c’est impensable. La souveraineté-association est une ruse, une impossibilité, une contradiction logique. Pierre Trudeau le répétait sans cesse. On ne frappe pas à la porte d’un pays qu’on vient de quitter, disait-il en substance. C’était tout ou rien. Et l’arme maîtresse fut toujours la peur : la rupture serait brutale, l’avenir, incertain, les marchés, impitoyables.
Imaginons un instant que Mike Harris, fraîchement élu premier ministre de l’Ontario à l’été 1995, ait dit ce que dit Findlay aujourd’hui. Imaginons qu’il ait déclaré, quelques mois avant le vote, qu’un Québec souverain conserverait bien sûr le dollar, le libre-échange, des institutions communes. Le politicien de la révolution du bon sens aurait soutenu qu’il n’y avait, au fond, pas grand-chose à craindre. L’explosion aurait été immédiate. On y aurait vu une trahison, un encouragement direct au camp du Oui.
Or, voici qu’une autre conservatrice provinciale dit précisément cela, en 2026, à propos de l’Alberta, et cela ne suscite qu’un entrefilet dans le National Post. Le premier ministre du Canada le dit lui-même, à propos de l’Alberta comme à propos du Canada face aux États-Unis, et personne ne bronche.
C’est là que réside l’ironie la plus cruelle pour le fédéralisme. L’argument qui a toujours fait gagner — celui de la peur, de l’incertitude, du chaos — s’effrite doucement, réduit par ceux-là mêmes qui se réclament de l’unité nationale.
En normalisant la souveraineté-association comme une option rationnelle, presque administrative, sans paraître saisir ce qu’ils énoncent, les leaders du Canada anglais ne font pas qu’affaiblir la cause de l’unité. Ils désamorcent la seule menace qui ait jamais retenu les Québécois au bord de l’urne. Et ce faisant, ils enhardissent les indépendantistes partout — en Alberta, certainement, mais aussi au Québec.
C’est ce qu’on entend, ces jours-ci, en anglais. C’est précisément cela qui change tout et c’est pourquoi un troisième référendum, si jamais il vient, risque d’être moins effrayant, selon ceux-là mêmes qui s’y opposent.


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