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La mer Caspienne : l'ironie du sort en guerre

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Les Iraniens se sont réveillés samedi matin avec la nouvelle qu’un marin avait été tué et un autre blessé à bord d’un navire commercial iranien ciblé par des drones ukrainiens en mer Caspienne. Selon le ministère iranien des Affaires étrangères, qui a qualifié cette attaque d’acte d’agression, le chargé d’affaires ukrainien à Téhéran a été convoqué en signe de protestation.

La mer Caspienne semble avoir dépassé son rôle de corridor commercial entre la Russie et l’Iran pour devenir l’arène par laquelle la guerre commence à revenir vers l’un de ses principaux architectes. Les mêmes drones que Téhéran a fournis à Moscou et qui ont contribué à affaiblir l’Ukraine ont désormais amené le conflit jusqu’aux intérêts iraniens. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a ouvertement exprimé sa fierté quant à cette opération, écrivant sur X que ses forces avaient « obtenu des résultats très solides » avec des frappes à longue portée en mer Caspienne, notamment en ciblant des navires utilisés pour transporter du matériel militaire lié à l’Iran.

Le service de sécurité ukrainien a été plus précis, annonçant que les frappes avaient touché les cargos Port Olya 2 et Begey, ainsi que la plateforme pétrolière Filanovsky appartenant à la société russe Lukoil, décrite comme faisant partie du réseau de transport militaire entre Téhéran et Moscou.

En réalité, cette attaque n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une trajectoire d’expansion alors que l’Ukraine se tourne vers le ciblage des infrastructures logistiques qui soutiennent l’effort de guerre russe. Cette frappe récente établit une politique explicite d’étranglement de l’artère d’approvisionnement qui a fait de l’Iran l’un des principaux soutiens militaires de Moscou.

L’ironie veut que cette même artère ait permis à la Russie de bombarder les villes ukrainiennes avec des milliers de drones Shahed depuis 2022. L’arme qui a donné à Moscou la capacité d’affaiblir l’Ukraine devient désormais la voie par laquelle la guerre revient vers l’Iran.

Ce qui confère à cette dynamique un potentiel d’escalade, c’est la croissance de la capacité industrielle qui la sous-tend, ainsi que la répétition des frappes. L’Ukraine est passée d’un acteur marginal dans la fabrication de drones à un pays doté d’une base de production industrielle étendue. Selon le Conseil des relations extérieures des États-Unis, les plans publics ukrainiens visent la production de plus de sept millions de drones en 2026, après une production estimée entre 2,5 et 4 millions en 2025.

Si l’Ukraine devient capable de reproduire ses frappes en mer Caspienne, la Russie et l’Iran seront contraints d’allouer des ressources supplémentaires pour protéger les navires, les installations et les lignes d’approvisionnement. Cela augmente le coût de leur coopération militaire et transforme la Caspienne, autrefois une zone arrière sûre, en un nouveau front opérationnel. La valeur stratégique de ces frappes réside dans le fait qu’elles brisent une hypothèse qui prévalait depuis le début de la guerre : celle selon laquelle cette mer servait de profondeur sécurisée pour la collaboration militaire russo-iranienne.

Sans surprise, le régime iranien a répondu par un message diplomatique hostile, rempli de menaces. Il a décrit l’attaque comme une « tentative dangereuse d’enflammer la mèche de la guerre et de propager le chaos » et a tenu pour responsables « le régime ukrainien et ses instigateurs ». Il a également appelé l’Union européenne à tenir Kyiv pour responsable, lors d’un appel téléphonique passé par le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi.

Mais cette rhétorique se heurte à une réalité bien plus complexe qu’une simple déclaration de colère. Le régime qui parle aujourd’hui de « défendre sa sécurité nationale » vit encore avec les conséquences de la dernière guerre, au cours de laquelle le Guide suprême Ali Khamenei a été tué le 28 février 2026 lors de frappes conjointes-américano-israéliennes. Son enterrement a été retardé de plus de quatre mois, un événement sans précédent qui reflétait l’ampleur des bouleversements sécuritaires et politiques à l’intérieur de l’État. Ce n’est pas une digression historique, mais bien un indicateur de l’épuisement qui continue de réduire la marge de manœuvre du régime iranien et sa capacité à engager une nouvelle confrontation.

Cet épuisement affecte même la manière dont le conflit est géré, en limitant les options de représailles et en imposant des calculs plus complexes au régime. Ces derniers mois, le régime iranien a montré une volonté d’élargir le champ géographique du conflit, avec des attaques et des pressions qui s’étendent à des pays qui n’étaient pas des parties directes à la décision de guerre, parmi lesquels plusieurs États du Golfe et la Jordanie, transformés en arènes supportant le coût de cette escalade. Dans le même temps, les événements en mer Caspienne montrent que l’extension du théâtre de guerre élargit automatiquement la liste des parties qui en paient le prix.

L’Iran, qui avait parié sur le fait que l’Ukraine, préoccupée par son front russe, ne laisserait pas la bataille l’atteindre, se retrouve progressivement entraîné dans le cercle des cibles. Sa contribution à l’effort de guerre russe est devenue un engagement coûteux qui ouvre la porte à une partie des coûts de la guerre se répercutant à l’intérieur de l’Iran.

Dans ce contexte, les indications suggèrent une réponse symbolique limitée qui permettrait au régime iranien de sauver les apparences de la dissuasion devant son public intérieur, sans glisser vers une confrontation qui pourrait imposer un coût stratégique dont la trajectoire serait difficile à contrôler. Cependant, cette probabilité n’exclut pas un autre scénario.

Si Téhéran devait risquer une frappe directe contre des actifs ukrainiens, cela donnerait à Kyiv une justification pour étendre ses opérations contre toute infrastructure liée à la coopération militaire russo-iranienne, des ports aux navires et installations liés à cette coopération, d’autant plus que l’Ukraine a prouvé que la distance géographique n’entrave plus ses opérations à longue portée.

L’arme que Téhéran croyait être un outil pour tenir la guerre éloignée de ses frontières est devenue un pont par lequel la guerre traverse le chemin du retour. Ce qui se passe aujourd’hui en mer Caspienne n’est pas simplement le ciblage de deux navires.

C’est l’annonce de la fin d’une hypothèse qui a prévalu pendant des années : celle selon laquelle ceux qui exportent les outils de la guerre peuvent rester immunisés contre ses conséquences. Une arme peut changer une bataille, mais elle ne peut pas choisir le camp vers lequel elle finira par se retourner, ni empêcher la guerre de trouver son chemin, tôt ou tard, vers ceux qui ont aidé à l’attiser.

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