«Nous, on a déjà vécu une guerre atomique», m'a dit un jour de novembre la militante et réalisatrice kazakhe Aigerim Seitenova. Passée la trentaine, cette juriste de formation s'est lancée à plein temps dans la lutte contre l'arme nucléaire, avec son association Atomdyq Sogysqa Qarsy Alda turgan Qazaq, ce qui pourrait se traduire par «Les Kazakhs à l'avant-garde contre la guerre nucléaire».
J'habite encore à Almaty quand on se parle pour la première fois. La «ville des pommes» – alma veut dire pomme en kazakh – lovée dans les montagnes du Tien Shan, à quelques kilomètres de la frontière kirghize, est encore teintée d'orange en cette saison. Aigerim est alors en pleine promo de son documentaire, JARA: Radioactive Patriarchy, sorti en août 2025. Son film entrecroise les portraits de trois femmes originaires de la région d'Abaï. De Semipalatinsk, plus précisément. Elle aussi, est née là-bas.
Cette région steppique, dans le nord-est du Kazakhstan, est celle de tous les superlatifs. «La plus irradiée de la planète», «le plus grand site d'essais nucléaires de l'Union soviétique», «aussi vaste que la Belgique»: au bout de trois ou quatre fois, je les récite, moi aussi, comme un slogan officiel. La région doit son palmarès à son passé soviétique. Le 6 août 1945, quand le monde regarde la destruction d’Hiroshima, Joseph Staline, le chef suprême des Soviets, comprend qu'il a un problème. Son nouvel ennemi, les États-Unis, vient de changer la nature de la guerre en une seule explosion. La course est lancée: l'URSS doit avoir la bombe, vite, et il lui faut un endroit pour la tester.
«Inhabitée» par 1,5 million de personnes
Le Kazakhstan, jardin des tsars devenu celui de l'Union soviétique après la révolution bolchevique, est l'endroit idéal. La région de Semipalatinsk (ex-région d'Abaï) est choisie en 1947 par un certain Lavrenti Beria, le bras droit de Staline jusqu'à ce que le dictateur à moustache décide de l'amputer en 1953, juste avant sa propre mort. Il est l'un des architectes du goulag et de la répression des déserteurs soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est lui qui décrète Semipalatinsk «inhabitée», supprimant d'un coup de crayon l'existence du million et demi de Kazakhs qui peuplent alors la région.
En 1949, Semipalatinsk devient le «polygone» de l'Union soviétique, littéralement «terrain d'expérimentations» en russe. Et des expérimentations, il y en aura tout un cortège. Pendant quarante ans, jusqu'en 1989, 456 bombes atomiques détonnent sur ce territoire de 18’000 km².
Dans des villes secrètes bâties spécifiquement pour mettre au point les armes nucléaires les plus sophistiquées, Moscou fait venir des centaines de milliers de scientifiques et de militaires. Ils construisent à la hâte la ville de Kourtchatov, du nom d'Igor Kourtchatov, père de la première bombe atomique soviétique, qui devient leur quartier général et la porte d'entrée du polygone. Sorte de Los Alamos soviétique, la ville est invisible sur les cartes pendant toutes les années d'essais. Là-bas, il n'y a pas que la bombe qui est étudiée: sans le savoir, les habitants de la région deviennent des cobayes dans ce laboratoire à ciel ouvert.
Le retour des essais
Pas étonnant, donc, qu'Aigerim soit en colère le jour où je la rencontre. Donald Trump — qui se rêvait encore en prix Nobel de la paix — vient de poster sur son réseau social Truth une déclaration qui sonne davantage comme une menace: «En raison des programmes d'essais menés par d'autres pays, j'ai ordonné au ministère de la Guerre de commencer à tester nos armes nucléaires sur un pied d'égalité.» En quelques dizaines de caractères, le monde bascule dans un nouvel âge nucléaire.
En général, quand une énième invective de Trump arrive dans mon fil d'actu, je scrolle et je passe à autre chose. À quoi bon? Il y en aura une nouvelle dans moins de 24 heures. Mais celle-ci retient toute mon attention, car j’étais certaine que les essais nucléaires étaient proscrits depuis longtemps.
Dans mon imaginaire, la bombe atomique appartient à une époque révolue, qui se regarde à travers des films de champignons atomiques à la granulosité datée, et des photos en noir et blanc de mutants radioactifs. Quelle ne fut pas ma surprise de m’apercevoir que le texte censé les avoir interdits — le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICE) — n'est jamais entré en vigueur, pas même après avoir été adopté en 1996.
Plus de dirigeants imprévisibles
En même temps, il n'y en avait jamais vraiment eu besoin. Depuis la guerre froide, seule la Corée du Nord avait osé faire quelques essais dans les montagnes du Hamgyong. Mais ces démonstrations de force étaient moins les prémisses d’une guerre nucléaire qu'un rappel de Pyongyang à l'existence: nous aussi, on a la bombe.
Aujourd'hui, la situation est différente. Les dirigeants imprévisibles sont de plus en plus nombreux et de plus en plus belliqueux. La Russie, notamment, instrumentalise la peur du nucléaire depuis l'invasion de l'Ukraine. Fin 2022, après la défaite russe à la bataille de Kherson, sur le front ukrainien, le risque d'une guerre nucléaire avait atteint un «niveau inédit depuis la crise des missiles de Cuba» soixante ans plus tôt, écrit le chercheur George Perkovich de la Fondation Carnegie.
Comme un gangster qui cacherait un revolver dans la poche de son manteau, Vladimir Poutine n'a pas besoin de montrer ses missiles pour susciter l’effroi, il lui suffit de tapoter son blouson. Son secrétaire du Conseil de sécurité n'a d'ailleurs pas tardé à répondre à Trump, après son post sur Truth: si Washington reprend les essais, Moscou ne s'en privera pas non plus.
Un arsenal en croissance
La vague de nucléarisation ne se limite pas à des menaces. L'arsenal nucléaire mondial, qu'on avait divisé aux trois quarts après la guerre froide, s’étend depuis une dizaine d'années. La Chine a doublé le sien en six ans. Le Pakistan, Israël, et l'Inde se sont aussi dotés d'arsenaux dont la taille est gardée secrète. Ceux qui en possédaient déjà, dont la France et le Royaume-Uni, étendent les leurs.
En même temps que l'arsenal s'agrandit, les garde-fous sautent les uns après les autres. Le traité New START, ultime limite légale à l'acquisition de nouvelles têtes par Washington et Moscou, a périmé en février 2026, sans successeur.
Reste bien le Traité de non-prolifération (TNP). Mais, en avril, la conférence qui réunit ses signataires à New York a des airs de dernier acte, avec beaucoup de figurants et peu d'acteurs principaux. «Les sabres nucléaires s'entrechoquent à nouveau», avertit d’ailleurs le secrétaire général de l'ONU à l'ouverture.
Quelques minutes avant l’apocalypse
Comme pour confirmer la bascule, l'horloge de l'apocalypse, réglée par ses cavaliers du Bulletin of the Atomic Scientists, n'a jamais été aussi proche de sonner le glas: depuis janvier, il est minuit moins quatre-vingt cinq secondes. La bombe atomique n'est plus seule à faire avancer les aiguilles – les pandémies, l'intelligence artificielle et la crise climatique s'en chargent aussi – mais elle y est pour beaucoup.
Alors, sommes-nous à l'aube d'une nouvelle guerre froide, ou pire encore, d'une guerre nucléaire? À vrai dire, ce n'est pas cette question qui m'intéresse. Dans ce jeu de stratégies, je laisse aux experts le soin d'évaluer le risque et aux psychologues d'analyser la santé mentale de nos dirigeants.
Ce que je veux savoir, c'est ce qu'il se passe après. À quoi ressemble une vie qui fut un temps rythmée par des explosions nucléaires? Comment les habitants composent-ils avec cet héritage? Et d'abord, s'en sont-ils jamais remis? Pour le savoir, je suis allée à Semipalatinsk, où minuit a sonné il y a déjà bien longtemps.


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