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Les cheveux arrachés par des policiers du poste de quartier (PDQ) 39 ont provoqué un séisme. Notamment parce que, cette fois, la dénonciation semble être venue de l’intérieur même de l’institution policière. Les blessures parlent d’elles-mêmes. Les impacts de balles sont francs. Les ecchymoses sont franches. Les cheveux arrachés le sont aussi. La matière ment rarement.
Deux jours après une récente conférence de presse, j’ai soulevé une question sous une publication Instagram annonçant un événement consacré à la lutte contre la brutalité policière. Je me demandais comment certains acteurs entendaient contribuer à cette réflexion, alors qu’ils entretenaient par ailleurs différentes collaborations avec le SPVM.
Cette simple question a suscité plusieurs communications privées.
Certains voulaient savoir si je remettais en question leur proximité avec le corps policier. Un autre m’a répondu que le moment n’était pas à la création de zizanie.
La réponse m’a frappé. En effet, si nous parlons aujourd’hui des allégations visant le PDQ 39, c’est précisément parce qu’une rupture du silence s’est manifestée à l’intérieur même du SPVM.
Sans cette rupture, une partie du public continuerait peut-être de croire que les dénonciations formulées depuis des années par de jeunes Noirs, Arabes et Autochtones relevaient de l’exagération ou de l’anecdote.
Toutes les confrontations ne se valent pas. Certaines sont destructrices. D’autres sont nécessaires.
Le journaliste burkinabè Norbert Zongo, assassiné en 1998, écrivait : « Le pire n’est pas la méchanceté des gens mauvais, c’est le silence des gens bien. »
Cette réflexion ne concerne pas seulement les corps policiers. Elle interpelle aussi les organismes communautaires, les médias, les bailleurs de fonds, les élus et toutes les institutions qui hésitent parfois à nommer leurs propres contradictions.
Même dans les espaces de contestation et de concertation, certaines voix demeurent plus visibles que d’autres. La récente conférence de presse en offre une illustration. Alors que le Café-Jeunesse multiculturel, un organisme de Montréal-Nord, figurait parmi les principaux organisateurs de l’événement, certains récits ont davantage mis en lumière des acteurs absents du travail de fond ayant rendu cette mobilisation possible.
Cette dynamique rappelle que les luttes pour la légitimité et la représentation traversent aussi les mouvements qui prétendent parler au nom des personnes concernées.
Dans l’agitation actuelle, les jeunes Noirs et Arabes au cœur de cette affaire risquent eux aussi de disparaître derrière les stratégies institutionnelles, les campagnes de mobilisation et les luttes de représentation.
Pourtant, ce sont eux qui devraient demeurer au centre de la réflexion.
Cette question concerne également les médias. Pendant des années, des récits concernant les quartiers populaires ont souvent été construits à partir de sources policières.
L’affaire Nooran offre matière à réflexion. Une version des événements a circulé avant que des images provenant de propriétés voisines ne permettent à plusieurs personnes de constater que l’intervention s’était déroulée dans l’équivalent du record du monde pour le 100 mètres.
L’histoire de Fredy Villanueva soulève une interrogation apparentée. Malgré l’enquête publique et la persistance des témoignages des survivants, plusieurs ont eu l’impression que certaines versions institutionnelles continuaient de bénéficier d’une crédibilité supérieure à celle des principaux concernés.
Pourtant, les deux histoires posent la même question : pourquoi certaines versions paraissent-elles crédibles avant même d’être vérifiées, alors que d’autres doivent constamment faire leurs preuves ?
Depuis une vingtaine d’années, enquêtes, déontologie, BEI, réformes législatives et commissions se sont multipliées.
Nous avons parfois tendance à croire que la création d’un nouveau mécanisme garantit à elle seule davantage de responsabilisation. L’expérience invite pourtant à davantage de prudence.
Parmi les acteurs qui réclament aujourd’hui une commission d’enquête, combien seraient prêts à soumettre leurs propres pratiques à un exercice semblable d’introspection ?
Les médias sont-ils prêts à remettre en question certaines habitudes de couverture ? Les organismes communautaires à réfléchir aux dynamiques qui favorisent parfois certaines voix au détriment d’autres, pourtant directement concernées ?
En effet, une culture de l’impunité n’est jamais produite par une seule institution. Elle se construit dans l’accumulation de décisions qui rendent plus coûteux de parler que de se taire.
Les cheveux arrachés du poste de quartier 39 nous choquent parce qu’ils exposent quelque chose que plusieurs dénoncent depuis longtemps. Mais les cheveux ne sont pas les seules choses que l’on arrache.
Il y a aussi des vies.
Il y a aussi la confiance.
Il y a aussi la capacité de croire que les institutions existent pour protéger plutôt que pour blesser.
Dans les semaines qui suivent de tels événements, les initiatives se multiplient. Les projets émergent. Les demandes de financement circulent. Les stratégies se déploient.
Pourtant, plusieurs personnes directement concernées connaissent une réalité différente. Avant que leur histoire ne devienne publique, elles peinent souvent à trouver du soutien, de l’écoute ou une représentation accessible. Après sa médiatisation, elles deviennent parfois l’objet d’une attention qu’il devient difficile de distinguer de l’opportunisme.
Le tort devient alors un dossier. Puis un débat. Puis une stratégie. Puis un projet. Puis une occasion à saisir pour d’autres que celles et ceux qui ont subi le tort. Et les personnes au cœur de ce tort regardent parfois tout cela se déployer sans jamais retrouver le contrôle du remède censé naître de leur propre expérience.
L’heure n’est peut-être pas seulement à réclamer une commission d’enquête. Elle est aussi à entreprendre un examen honnête de nos propres pratiques, de nos propres silences et de nos propres contradictions.
Les blessures sont franches. Les impacts de balles sont francs. Les cheveux arrachés sont francs. Les vies arrachées le sont aussi.
Bay kou bliye, pote mak sonje.
(Proverbe créole : celui qui donne les coups oublie, celui qui porte les marques s’en souvient.)


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