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La France suit depuis 2011 un métier où l’on se suicide plus qu’ailleurs : ce sont ceux qui nourrissent le pays

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Il y a des métiers où l’on redoute l’accident du travail, la maladie professionnelle, l’usure du corps. Il y en a un autre, moins visible, où le danger vient de l’intérieur : celui de craquer, seul, loin de tout, sans que personne ne s’en aperçoive à temps. Depuis plus d’une décennie, un organisme de santé publique garde un œil attentif sur une profession que l’on associe pourtant à la nature, aux grands espaces et à la fierté de nourrir ses compatriotes. Ce paradoxe, on va le décortiquer, parce qu’il en dit long sur ce qui se joue derrière nos assiettes.

À retenir

  • Depuis 2011, Santé publique France surveille un risque de suicide supérieur de 12,6 % chez les agriculteurs par rapport à la population générale, particulièrement marqué chez les 55-64 ans.
  • Les éleveurs sont les plus touchés, avec des surmortalités atteignant +56 % pour les bovins lait et +127 % pour les bovins viande selon un rapport sénatorial de 2021.
  • Malgré la création du dispositif d’écoute Agri’écoute par la MSA en 2014, le risque de suicide reste environ 46 % supérieur chez les agriculteurs par rapport aux autres catégories socioprofessionnelles.

Un chiffre que la France surveille depuis plus de dix ans

Depuis 2011, Santé publique France tient un registre méticuleux sur un phénomène qui, ailleurs, resterait sans doute dans l’angle mort des politiques publiques. Ce registre concerne les agriculteurs exploitants, et il révèle une réalité que peu de Français mesurent vraiment : ces hommes et ces femmes qui labourent, récoltent et élèvent le bétail présentent un risque de suicide supérieur de 12,6 % à celui de la population générale. Ce n’est pas une anomalie ponctuelle liée à une mauvaise année, mais une tendance de fond, suffisamment marquée pour justifier une surveillance épidémiologique continue.

Les données affinées par sexe et par âge donnent une image encore plus précise du problème. En 2010, l’excès de mortalité par suicide chez les hommes agriculteurs atteignait 20 % par rapport au reste de la population, contre 50 % chez les femmes, bien que ce dernier chiffre reste fragile statistiquement en raison du faible nombre de cas recensés. Plus troublant encore, les tranches d’âge les plus touchées ne sont pas les jeunes exploitants en difficulté financière immédiate, mais des générations plus installées : les 45-54 ans et surtout les 55-64 ans, chez qui la surmortalité grimpait jusqu’à 64 % en 2009. Un âge où l’on pourrait croire l’exploitation stabilisée, et où pourtant le poids des années finit par peser lourd.

Pourquoi ceux qui nourrissent la France craquent en silence

Toutes les filières agricoles ne sont pas touchées de la même manière. Les éleveurs apparaissent comme les plus exposés, et parmi eux, ceux qui travaillent dans l’élevage bovin laitier et l’élevage bovin viande affichent des taux de mortalité par suicide particulièrement élevés. Un rapport sénatorial paru en 2021 vient préciser ces écarts avec des chiffres qui glacent : +56 % pour les éleveurs de bovins lait, et un vertigineux +127 % pour les éleveurs de bovins viande, comparés à la population générale. Derrière ces pourcentages se cache une réalité concrète, celle d’un métier sans week-end, sans vacances véritables, où l’animal ne s’arrête jamais de réclamer des soins, matin et soir, tous les jours de l’année.

La géographie du phénomène apporte, elle aussi, des éléments de compréhension. Entre 2007 et 2011, les régions Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté, Bretagne et Hauts-de-France enregistraient davantage de décès par suicide chez les agriculteurs que la région Grand-Est. Des territoires où l’élevage occupe une place centrale, avec son cortège de contraintes économiques et d’isolement social. Autre détail qui n’a rien d’anecdotique : la pendaison reste, chez les deux sexes, la méthode la plus fréquente. Un choix qui traduit souvent un accès direct aux moyens présents sur l’exploitation, et une détermination qui laisse peu de place à l’intervention extérieure.

Des dispositifs existent, mais la détresse résiste

Face à ce constat, la Mutualité sociale agricole n’est pas restée les bras croisés. En 2014, la CCMSA a lancé Agri’écoute, un dispositif d’écoute téléphonique dédié aux professionnels agricoles traversant une période de détresse psychologique. L’idée était simple : offrir un espace de parole accessible, discret, loin du regard des voisins ou des proches, dans un milieu où demander de l’aide peut encore être perçu comme un aveu de faiblesse.

Pourtant, les chiffres bruts continuent d’interpeller. En 2016, la MSA recensait 529 exploitants affiliés ayant mis fin à leurs jours, un total que les spécialistes jugent largement sous-évalué, tant le suicide agricole reste parfois masqué sous d’autres causes de décès dans les statistiques officielles. Des travaux plus récents confirment que les agriculteurs âgés de 15 à 64 ans conservent un risque d’environ 46 % supérieur à celui des autres catégories socioprofessionnelles. Autrement dit, malgré les efforts déployés, l’écart ne s’est pas résorbé de façon spectaculaire.

Ce que révèle ce suivi sur l’état du monde agricole

Ce n’est pas un hasard si l’automne, période de bilans des récoltes et de préparation des labours d’hiver, rappelle chaque année combien le calendrier agricole impose son rythme sans laisser de place à la pause. Ce suivi épidémiologique, mené sans relâche depuis 2011, met en lumière un secteur pris en étau entre des revenus souvent instables, une charge de travail écrasante et un isolement géographique qui complique l’accès à un soutien psychologique de proximité. La surmortalité par suicide n’est donc pas un accident statistique isolé, mais le symptôme visible d’un modèle économique et social qui pousse certains exploitants au bout de leurs ressources morales.

Ce que révèlent ces données, c’est aussi une forme de reconnaissance tardive d’un problème longtemps tu. En documentant précisément qui est touché, à quel âge, dans quelle filière et dans quelle région, les pouvoirs publics disposent enfin d’outils pour cibler leurs actions plutôt que de disperser des moyens sur l’ensemble d’un secteur aussi vaste que disparate.

Derrière chaque produit qui atterrit dans nos paniers, il y a une exploitation, une famille, parfois une détresse silencieuse que les statistiques finissent par rattraper. Ce suivi, aussi froid soit-il dans ses colonnes de chiffres, rappelle une évidence trop souvent oubliée : nourrir un pays a un coût humain, et il serait peut-être temps de s’interroger sur la manière dont la société valorise, ou non, celles et ceux qui portent ce fardeau au quotidien.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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