43 000. C’est, selon les estimations les plus récentes, le nombre de ronds-points que compte la France sur son territoire. Plus que le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne et le Brésil réunis. Un record mondial absolu, et une facture silencieuse que le contribuable règle depuis des décennies sans jamais vraiment voir le total s’afficher.
À retenir
- Pourquoi la France possède-t-elle près de trois fois plus de ronds-points que tous ses voisins européens réunis ?
- Quels intérêts financiers cachés ont alimenté la construction de dizaines de milliers de giratoires ?
- À quel prix réel le contribuable français entretient-il cette infrastructure depuis quatre décennies ?
Sommaire
- Un record qui ne s’explique pas tout seul
- Ce que chaque anneau coûte vraiment
- Un système où tout le monde avait intérêt à construire
- La sécurité routière, argument solide mais pas universel
Un record qui ne s’explique pas tout seul
Le premier rond-point français a vu le jour place de l’Étoile à Paris en 1907, autour de l’Arc de Triomphe, sous l’impulsion de l’urbaniste Eugène Hénard. Pendant des décennies, l’objet reste une curiosité urbaine. Ils se développent dans les années 1960 et 1970, puis se démultiplient dans les années 1980 pour accompagner la croissance du réseau viaire des zones commerciales de périphérie. La logique, au départ, tient en une ligne : ces espaces circulaires avaient pour vocation de renforcer la sécurité routière en limitant les croisements entre automobilistes.
Le résultat, aujourd’hui, donne le vertige. Selon les chiffres d’OpenStreetMap compilés par DiscoverCars.com, la France compte désormais plus de 43 000 ronds-points, soit 65 % de plus que le Royaume-Uni, pourtant deuxième du classement mondial. Viennent ensuite l’Italie avec 18 172 giratoires, l’Espagne avec 15 053, et le Brésil avec 11 854. La disproportion est telle qu’elle intrigue jusqu’à la presse étrangère : les médias britanniques et italiens, habitués aux carrefours classiques, s’étonnent de voir la France multiplier les giratoires là où le bon sens commanderait parfois un simple stop.
Et ce n’est pas terminé. Entre 500 et 1 000 nouveaux ronds-points voient le jour chaque année en France. Au rythme actuel, certaines estimations évoquent même le chiffre de 65 000 giratoires sur l’ensemble du territoire national, toutes sources confondues.
Ce que chaque anneau coûte vraiment
Un rond-point coûte entre 100 000 et 1 million d’euros, d’après le Centre d’études techniques de l’équipement (CETE). La fourchette est large, mais le bas de l’échelle suffit déjà à faire réfléchir. C’est souvent l’acquisition du terrain qui fait flamber le prix final. Hors ce coût, en moyenne 40 % des crédits sont consacrés à la chaussée, 30 % à la décoration, 25 % aux trottoirs et 5 % à la signalisation. Trente pour cent à la décoration. Sur un ouvrage à 500 000 euros, cela représente 150 000 euros de sculpture ou de pelouse travaillée, financés par le budget de la commune.
Cette décoration n’est d’ailleurs pas un caprice spontané des élus locaux. Les ronds-points sont souvent agrémentés d’un décor en vertu du « 1 % artistique », qui impose à l’État, ses établissements publics et les collectivités territoriales une obligation de décoration des constructions publiques. C’est ainsi qu’on retrouve des citrons géants, des masques en métal d’André Malraux ou des cadrans solaires plantés au milieu de nulle part, financés à coups de deniers publics. La règle est inscrite dans le code de la commande publique depuis 2019 : la procédure consiste à consacrer 1 % du coût d’une construction publique à la réalisation d’une ou de plusieurs œuvres d’art originales d’artistes vivants, destinées à s’insérer dans l’espace public.
Mais la construction n’est que le premier ticket. À quoi il faut ajouter un budget annuel d’entretien par ouvrage qui peut aller de 10 000 à 70 000 euros, lié à l’importance du trafic ou au sous-dimensionnement des structures. Multiplié par des dizaines de milliers de giratoires, l’addition annuelle devient vertigineuse. Le coût annuel de ces aménagements routiers est estimé entre 5 et 6 milliards d’euros, soit une enveloppe d’au moins 200 milliards d’euros pour le contribuable français depuis 40 ans.
Un système où tout le monde avait intérêt à construire
La « folie giratoire », comme certains spécialistes la nomment, ne s’explique pas uniquement par la sécurité routière. Les ingénieurs publics ont longtemps reçu un complément de revenus de minimum 2 % d’honoraires de maîtrise d’œuvre sur le coût de réalisation des ronds-points. Plus on en construisait, plus certains acteurs du système y trouvaient un intérêt financier direct. Le mécanisme est documenté : le carrefour giratoire est la valeur refuge d’un secteur qui vit à 45,3 % de la commande publique, selon les chiffres 2019 de la Fédération nationale des travaux publics.
Les élus locaux, de leur côté, n’ont pas été en reste. Depuis longtemps circulent des rumeurs sur les financements occultes de campagnes électorales par le bitume. Sans aller jusque-là, la dynamique reste structurelle : un rond-point est visible, inaugurable, photographiable. C’est du béton qu’on peut montrer à ses administrés. Une réfection de réseau d’eau potable, non.
Le contribuable, lui, paie deux fois. D’abord la construction, portée par la collectivité locale, souvent aidée par des fonds départementaux ou régionaux. Ensuite l’entretien, à perpétuité, tonte de pelouse et remplacement de la sculpture abstraite compris. On estime même qu’en France, il y a plus de ronds-points que de communes. Cela dit tout du rapport à la mesure.
La sécurité routière, argument solide mais pas universel
Difficile d’évacuer l’argument sécuritaire d’un revers de main. Le traumatisme des années 1970 est réel : la France comptait plus de 18 000 morts sur ses routes en 1972. La réponse giratoire a, objectivement, contribué à faire baisser ce chiffre. Les ronds-points réduisent la vitesse, suppriment les angles droits et diminuent la gravité des chocs. Sur ce point, le consensus scientifique tient.
Mais la question n’est pas « faut-il des ronds-points ? », elle est « faut-il autant de ronds-points, partout, à n’importe quel coût ? ». Les médias étrangers s’étonnent de voir la France multiplier les giratoires là où le bon sens commanderait parfois un simple stop. Et les expériences récentes suggèrent que l’avenir du giratoire est ailleurs : le rond-point dit « à la hollandaise », importé des Pays-Bas, s’installe progressivement dans le paysage urbain français. À Rennes, deux années de test et un investissement de 600 000 euros ont permis une meilleure cohabitation entre cyclistes, écoliers, piétons et véhicules motorisés, tout en renforçant la sécurité routière. Plus coûteux à l’unité, potentiellement moins nombreux à terme : la philosophie change.
Ce que révèle vraiment le record français, c’est moins une passion pour la circulation en anneau qu’une forme d’automatisme budgétaire. Pendant des décennies, construire un rond-point était la réponse par défaut à un carrefour jugé dangereux, à un budget d’infrastructure à dépenser avant la fin de l’année, à une inauguration à planifier avant les municipales. Le chiffre de 200 milliards cumulés depuis quarante ans n’est pas une anecdote : c’est le prix d’une habitude jamais vraiment questionnée.
Sources : aquitaineonline.com | gameblog.fr


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